Poèmes d’Ariel Spiegler

Afoxé

Il attend des heures – toute la vie –
que le poème arrive.
Il voulait écrire toute sa vie sur une île
ou s’ennuyer à Buenos Aires.
l reste sous la pluie pour regarder danser
les femmes. Il chante et j’entends presque des
comptines avec le cœur léger des bourreaux
de fortune, attend depuis l’âge des pauvres
quand il aura été jaguar, sommeil.
Il ne tenait pas à être cordonnier ; des
lacets jaunes passés à mon cou. Cette histoire
n’est pas drôle. Je voulais broder devant lui
le pan des murs.

Zambita

Sans y penser je désamarre
les belles amours d’une nuit
qu’une nuit n’a pas crues. Ce soir
un peu de pluie s’en va-t-en guerre
et dans la rue elle chantonne
la chanson, tu sais, d’une voix
comme à la guerre, comme à la guerre.

Dialogue
« Mais plus jamais moi je n’irai
battre la mesure de ses hanches
sous son sommeil à l’air vainqueur. »
Il a une longue carrière
de haut fumeur de cigarettes.
On a beau réciter tous les soirs une même
promesse, y croire à poings fermés,
on ne retourne pas les vagues.

Chamamé

Essaie de surprendre à la fenêtre son ombre,
même si son ombre n’est pas à ta fenêtre.
Tu as été à peine une raison de plus
pour de vieilles colères. Je voulais croire
que dans les eaux nocturnes de sa jeunesse,
je pourrais me blottir. Toutes ces nuits furent
trop courtes. J’apprendrai à me taire.

Milonga

Cette chose dont je ne portais pas, encore,
la balafre, comment se serait-elle dissoute ?
« Que je t’oublie que je t’oublie
pour que demain la vie revienne ! »
Je pensais, par la force d’un rien,
d’une cerise, ne pas laisser de traces.
« Pendant des heures infinies j’ai bu
ta vie amère. » La pluie se ride
mais je n’ai rien appris.
Je marcherai, qui sait, sans plus savoir comment
tu t’appelais, que je t’oublie.

Bandonéon et guitare

Milonga pour chauffer nos doigts,
milonga pour les hommes saouls.
Milonga des temps maquillés
qui se réveillent sans salaire.
Sombre milonga brésilienne,
uruguayenne et argentine,
milonga de nos peuples bleus
qui se balancent quand il pleut
aux rythmes ronds des purs mensonges.
Milonga pour attendre un soir,
milonga d’une fille armée.
Chanson d’un foulard rouge et noir
qu’agite un danseur de zamba.
Pas double de quelques brigands,
chanson des jambes d’une vieille.
Milonga de nos lèvres sèches,
milonga de nos mains désertes,
étrange tango enfumé
qui parle aux yeux et aux mollets.
Baise tous les hommes pour nous,
milonga de nos yeux défaits.

Pilier

J’aimerais pouvoir dormir à nouveau un beau
jour, dans un jeu de draps amnésiques
où je ne craindrai pas d’entendre
sa parole exacte qui délire à l’envers
du soleil. Il me dit « reste
un petit peu puis prépare
du café. » Une nuit blanche, une autre.
Il faut dire d’autres choses,
ou les dire tard, et des bêtises.
J’ai beau parler, me taire dans une même
gorge, je reste tout aussi pauvre.

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