PLS au Marché de la Poésie 2016 (8-12 juin)

Du mercredi 8 juin à 14h au dimanche 12 juin à 21h30, Place de la Sorbonne sera présent sur le stand d’Ent’revue au Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice à Paris, la plus grande manifestation de poésie en France.
Vous pourrez vous y procurer la revue : les six numéros parus seront disponibles, en particulier le n° 6, qui vient de paraître aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne.
Chaque numéro coûte 15 euros.
Place de la Sorbonne, en cinq années d’existence, est devenue une des principales revues de poésie.
Revue de création, elle propose des textes de France et du monde entier, sans esprit de chapelle ni exclusive.
Revue d’analyse et de commentaire, elle est un outil indispensable pour lire la poésie contemporaine, qui passe souvent pour difficile d’accès, alors qu’elle est le principal laboratoire des formes littéraires vivantes, en prise sur le réel immédiat.

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Sortie du numéro 6 de PLS le 17 mai 2016 à 19h30

Créée en 2011, Place de la Sorbonne, revue internationale de poésie contemporaine de l’université Paris-Sorbonne, fête la sortie de son sixième numéro. PLS est une revue de création, ouverte à tous les courants, à toutes les esthétiques, tant à l’étranger qu’en France : 96 poètes publiés dans « Poésie contemporaine de langue française », 32 dans « Langues du monde ». Elle est aussi un instrument de commentaire et d’analyse de la poésie vivante, qui passe souvent pour difficile d’accès. Plusieurs rubriques contribuent à composer cet instrument : « L’Invité », « L’Entretien », « Contrepoints » (qui accueille un(e) plasticien(ne)), « Vis-à-vis », « Échos ». De nombreux et substantiels comptes rendus complètent cet éclairage sur la production poétique d’aujourd’hui, extrêmement riche et diverse.

PLS est désormais édité par les Presses Universitaires de Paris-Sorbonne.

Des poètes figurant au sommaire du numéro 6 de PLS liront leurs textes :
William Cliff, prix Goncourt de poésie 2015
Emmanuelle Sordet
Marc Durain
Juliette Perrin-Chevreul
Ariel Spiegler
Andreas Unterweger, poète autrichien
Arnaldo Calveyra, poète argentin disparu en 2015 (textes originaux lus par Christophe Barnabé, en traduction par Guillaume Métayer)
James Sacré
Jacques Demarcq

Improvisations au piano de Karol Beffa Victoire de la musique classique 2013

A l’issue de la rencontre, les poètes dédicaceront leurs ouvrages pendant un cocktail.

Entrée 5 €. Passage Molière, 157, rue Saint-Martin 75003 Paris, www.maisondelapoesieparis.com
Réservation : http://www.maisondelapoesieparis.com/events/revue-place-de-la-sorbonne-n6/

Soirée organisée par l’association Place de la Sorbonne avec le soutien du Service culturel de Paris-Sorbonne, Sorbonne Universités, l’ESPE de Paris, la Maison de la Poésie et le Forum culturel autrichien à Paris.

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Deux recensions de livres de Jean Joubert, par Pierre Maubé

Deux recensions de livres de Jean Joubert, poète disparu le 28 novembre 2015.

Jean Joubert, sentes sombres
Anthologie personnelle : poésie 1955-1997, Arles, Éditions Actes Sud, 1997, 264 p.

Lire Jean Joubert, c’est chercher un chemin dans une forêt nocturne, où la sève des arbres est un sang noir, où les feuilles sont vouées au sol sombre de l’automne, au lent pourrissement, à un sommeil sans rêve, c’est regarder fixement, fasciné, horrifié, ce soleil noir d’où rayonne la nuit, que nous montrait Hugo. Lucidité ténébreuse, mémoire très ancienne, instinct aveugle, pressentiment ou souvenir d’un cœur et d’un souffle crépusculaires.
C’est la forêt du Grand Veneur, du Roi des Aulnes, l’ombre peuplée de regards rouges où passe pour l’éternité la meute maudite de Julien L’Hospitalier, la sylve immémoriale qui cerne les cités d’Aloysius Bertrand, les taillis épais où rodent les brigands, les sorciers, les lépreux, les renégats et les proscrits. La forêt sans feu ni lieu, sans dieu ni loi, la forêt dont le roi est un rocher dans la nuit, couvert de mousse noire.

Tant de lames partout s’avivent que l’on rêve d’un flux de rouille, d’un dieu vengeur et irascible entre les feuilles.
Le ciel siffle. Monte la lune. Dans ce carnage, seul demeure l’eau secrète d’un beau visage (…)
Forêt natale (1975)

Une essentielle nostalgie donne sens à ces pages, comme un écho d’un paradis ou d’un enfer perdu, comme deux mains tendues dans les ténèbres de notre cécité.

O mémoire d’autres matins
jadis, où la beauté brûlait le cœur,
et, dans l’aube embrassée
tordait ce double élan de flammes.
Le Voyage d’hiver (1997)

Ici sont confondus ces règnes que l’humain a jeté sur le monde, comme un prisme rassurant, un tamis à filtrer le réel, le grouillant ; ici sont confondus le minéral, le végétal et l’animal ; ici se mêlent les bruits, les bruissements, les avalanches et les reptations.

Dans la futaie siffle une langue. Tout est piège, pillage.
Ainsi la nuit fut en ces lieux serrée, l’ordre soumis, un dieu plié.
L’odeur est noire : une fleur s’y noierait.
Forêt natale (1975)

Partout l’eau, étang ou mare, pluie ou marée, cette eau noire que Marie Bonaparte voyait sourdre des contes d’Edgar Poe. Sologne antédiluvienne, Morvan hercynien, paysage lové dans une cache humide, dans un antre tapissé de mousses mortes.

Le brouillard de l’automne masque
l’eau immobile, et sur la rive gisent
des barques délaissées, des feuilles rousses, quelques
plumes. Des fantômes luisants d’arbres s’égouttent
sur l’allée où tu vas, dans le silence mou,
comme si tu flottais entre deux mondes.
La Main de feu (1993)

Parfois la neige. Mais sa blancheur est la blancheur orientale du deuil, elle isole, interdit tout contact, préserve un monde minéral de toute curiosité humaine. Le sacrilège ne sera pas commis.

Seul surgit un paysage de neige
Où marche un cerf qui lentement s’éloigne
Les vingt-cinq heures du jour (1987)

Montent aux lèvres les derniers mots murmurés par Nerval : la nuit sera noire et blanche.
Solitaire, solidaire : le très ancien écartèlement. Isolé de ce monde, à jamais. Et pourtant relié, de toute ses fibres, à la respiration immense.

Je sens vibrer les liens qui me marient
à tant d’étoiles invisibles, à la lune
engloutie, au soleil dont le rire
empourpre la colline. Et la sève partout,
d’arbre en arbre, de fleur en fleur,
et dans les veines du jardin, coule
jusqu’à mes paumes qu’elle irrigue.
Récits-poèmes (1981)

Car l’espoir n’est pas absent de ce monde nocturne, il y a toujours un fragment de vitrail qui luit dans l’herbe grasse, qui se souvient des soleils d’autrefois, dans la nef silencieuse d’une chapelle disparue, anéantie par on ne sait quelles invasions, on ne sait quels tellurismes.
Et l’odeur de l’humus est celle d’une femme, géante baudelairienne, endormie, oublieuse, offerte ou refusée qu’importe, son corps est là, terriblement présent, et par lui et pour lui il faut croire à la vie, s’abandonner aux lents remous des lentes sèves noires.

Je te trouve étendue sur la rive,
la tête renversée, ta chevelure
prenant racine et source dans le verre.

Je vois ton corps en son lieu d’échouage,
tes yeux fermés sur de sombres images,
ta bouche noire aux dents de louve morte.
La Chambre de verre (1968)

La langue poétique de Jean Joubert réconcilie l’inconciliable : s’y font entendre simultanément le hiératisme de Saint-John Perse et la simplicité de René Guy Cadou. Deux modes d’évoquer le temps qui passe : rêverie somptueuse, étonnement rieur ; deux façons de recueillir dans nos mains jointes le souvenir et le pressentiment.

Les amants
sentent monter le froid vers leurs visages.
La Main de feu (1993)

Jean Joubert, médiéval braconnier, à l’affût derrière une souche moussue, guette d’un œil patient une meute indistincte qui remue dans les fougères de la nuit. Ses poèmes sont autant de récits des temps mérovingiens, autant d’échos d’une époque d’avant le déluge électronique, autant de souvenirs qui sont les nôtres et que nous avions oubliés, autant de vestiges d’une Atlantide de vallons et de clairières, de falaises et d’étangs.

*

Chemin de neige / illustrations d’Elsa Huet, Monaco, Éditions du Rocher, coll. « Lo Païs d’Enfance », 2006, 52 p.

« Art difficile que celui du haïku » soupire Jean Joubert en me remettant ce livre. En effet. Sous leur apparente simplicité, ces poèmes de trois vers si souvent publiés depuis quelques années atteignent rarement leur but, qui est, bien au-delà de la simple évocation d’un détail émouvant ou charmeur, d’ouvrir brièvement une fenêtre d’éternité, de déchirer le tissu trompeur des apparences. Les recueils de pseudos haïkus foisonnent. Les authentiques haïkus sont rares.

Ici, la réussite est totale. Chaque page est un petit miracle d’innocence, et nous fait voir le monde avec les yeux d’un enfant ou d’un elfe, avec étonnement (« Le sage est celui qui s’étonne de tout », nous rappelait Gide), avec ravissement, avec peur quelquefois.
Certains poèmes en effet sont de l’ordre du pressentiment, ou de l’effroi :

Soir d’orage.
Sur la rive du lac,
un chien noir mord une branche.

Matin d’anniversaire.
Un oiseau s’enfuit,
tenant un papillon dans son bec.

Soir d’été.
Sur l’eau du lac,
Une cigale morte.

Entre les pierres,
l’eau du lac
fait un bruit de bouche.

La sensualité d’autres évocations rappelle que, selon les mots d’Éluard, « il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci. » :

De son aile il a frôlé
la joue de la dormeuse,
le vent du soir.

Loin de toute mièvrerie, ce livre nous invite à commencer le plus long et le plus essentiel des voyages, celui de notre rencontre quotidienne avec cet univers qui nous environne, qui nous construit, qui nous défait et que nous ignorons.

PIERRE MAUBÉ

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BOGANDA par Theombogü

BOGANDA

Faisait-il beau temps
Oh Boganda
Quand les fauves ont dévoré le pâtre ?
Faisait-il encore beau temps
Oh Boganda
Quand ils ont assiégé la bergerie ?
L’âne avait mis bas du cheval,
La belle saison était devenue sèche,
Et les boules de feu dansaient dans les airs.
Ton île quiète et rêveuse,
Ton île placide et avenante,
Inondée d’oiseaux de papillons de fleurs,
Était devenue un désert sans oasis.
Souviens-toi
Oh souviens-toi Boganda
Que tes pères tes mères tes femmes
Tes frères tes sœurs tes amis
Et tes enfants que tu chérissais
Sont tombés goutte à goutte
Sous cette tempête ardente
Et sous ton regard muet.
Oh Boganda
Tu as pleuré amèrement le cataclysme
Quasi éternel de ton peuple.
Et regardant ton soleil d’antan,
Tu t’es écroulé petit à petit
Sous cet océan de larmes,
Tu t’es effondré pas à pas
Dans cette forêt de mânes.
Et ma voix tremblante sous un tacot criblé de balles
Ne cessait de t’appeler désespérément :
Boganda ! Boganda ! Boganda !
Et tu m’as jeté un regard muet
Qui ne laissait aucune lueur d’espoir.
Tes yeux assoiffés demeuraient rivés sur les miens
Je ne pouvais rien
Oh Boganda
L’orage d’acier faisait rage dans la cage
Et ton souffle aussi
S’envolait fil par fil
Lentement
Lentement
Très lentement
Vers des cieux inconnus
Lourds
Et silencieux
Comme celui d’un homme écrasé.

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Jean-Baptiste Pedini par Laurent Fourcaut

JEAN-BAPTISTE PEDINI, Pistes noires, 62170 Montreuil-sur-Mer, Éditions Henry, « La Main aux Poètes », 2014, 30 p.

Baptiste Pedini, né en 1984 à Rodez, vit et travaille à Toulouse. Il a publié des textes dans une trentaine de revues, et fait paraître deux recueils de poèmes, Passant l’été (Cheyne, 2012) et Prendre part à la nuit (coédition Décharge/Gros textes, 2012). Quel étrange petit livre, ce Pistes noires, et séduisant ! Vingt-cinq courts poèmes en prose dont on est tenté de dire qu’ils relèvent du fantastique. Un fantastique bien particulier au demeurant, en ce qu’il est déterminé par l’absence presque complète de référent identifiable. Il est certes question d’une « ville » (pp. 7, 22), de « maisons » (p. 10) et plus spécialement de « la maison » (p. 11) et du « jardin » (pp. 12, 28, 30). La mention épisodique de « téléviseurs » (p. 10), de « photos » (p. 16), des « mannequins des vitrines » (p .18), de « canons à neige » (p. 19), de voiture et de « feux rouges » (p. 20), de « saleuses » (p. 26), de « tours » (ibid.), renvoie seule, quoique vaguement, à l’époque contemporaine. Pour le reste, on est à « [l]a montagne » (p. 19), durant « l’hiver » (pp. 10, 26), et le texte parle de « neige » (passim), de « poudreuse » (p. 11), de « blizzard » (p. 17), de « brouillard » (p. 18), de « flocons » (p. 23), de « givre » (p. 25), de « piste noire » (p. 27) de ski, de « congères » (p. 30). Mais ce contexte montagnard et  hivernal, volontiers sombre, voire nocturne (trois occurrences de « nuit(s) », pp. 8, 14, 23), reste très allusif, le décor peu dessiné, flou. En outre, le personnel de ce théâtre embryonnaire est lui-même délibérément fort peu défini : le « on » est présent à chaque page, plus rarement le « nous » (pp. 14, 20 et « nos pieds », p. 9, « Nos dents », p. 24), sans que ces pronoms réfèrent jamais à qui que ce soit de précis, encore moins de nommé. L’indétermination des êtres présents dans cet univers est totale : « Quelqu’un » (pp. 6, 15, 25), « Chacun » (pp. 8, 17, 18), « P(p)ersonne » (pp. 11, 19, 23, 27), « Certains » (p. 24)… À quoi il faut ajouter six occurrences, bien déceptives, de « R(r)ien » (pp. 8, 17, 18, 19, 21, 30). C’est en outre un univers en noir et blanc. Le noir est présent cinq fois (pp. 6, 7, 9, 14, 27). Le blanc s’impose avec la mention répétée de la neige, celle de « fientes laiteuses » (p. 9), avec les mots « blanchir » (p. 22) et « blanchie » (p. 26), sans oublier deux occurrences de « aube » (pp. 14, 16) – du latin alba, blanche, qui répond donc doublement à la nuit. Et, in fine, « l’angoisse […] trop vive. Trop blanche » (p. 30).

Ces recensements lexicaux ont un mérite : ils font apparaître assez clairement que cette poésie est très largement centrée sur elle-même. Ce monde en noir et blanc est celui-là même du texte. Un monde peuplé d’ombres, menaçant de se figer, comme de froid, dans « L(l)a mort » (pp. 16, 19, 20). Soit, à titre de démonstration, le premier poème : « Quelqu’un secoue des ombres à la fenêtre. La poussière flâne dans la lumière, avant de s’écrouler jusqu’au pli de la rue. Là où s’entassent les pages cornées, les bruits sourds de minuit, les empreintes de pas qui noircissent dans la neige. Les peurs et les mots qui rassurent. On les retrouve ici, en manière d’éclaireurs. » (p. 6) Comme dans « Les Fenêtres » de Baudelaire (Le Spleen de Paris), la fenêtre met en abyme le texte, et ce au moment où il s’amorce, rectangle noir sur fond blanc, un texte qui est donc censé donner sur son dehors, le réel – dedans (« à l’intérieur » [pp. 12, 15]) s’opposant du reste à « D(d)ehors » (pp. 16, 25). La première phrase – l’incipit proprement dit – réfléchit le geste de l’auteur traçant sur la page ces premiers mots, « ombres » connotant le peu de consistance du monde qui ainsi s’amorce, un monde qui ajoute dérisoirement le papier au papier (« Là où s’entassent les pages cornées » ; voir plus loin : « On ne s’en détache pas des routes toutes tracées. On en tisse de nouvelles. » [p. 13]). « poussière » et « lumière » redoublent le couple noir/blanc, comme les « empreintes » noires sur la neige. À quoi bon alors, dira-t-on,  cette doublure du réel ? C’est qu’elle est faite de « mots qui rassurent » en se dressant contre les « peurs » du dehors. La dernière phrase, où le texte se désigne explicitement par le déictique « ici », définit le programme du livre qui vient de naître : ces mots vont baliser tout du long, comme autant de « pistes noires », la blancheur inhabitable, hostile (voir les trois occurrences de « lame(s) », pp. 9, 24, 29) du « Dehors » (au sens de Blanchot : le Réel), en fidèles « éclaireurs », pour tenter de l’acclimater quelque peu au désir humain.

Cependant, la tonalité désabusée, voire découragée, de l’ensemble – on pense souvent au style, et au timbre, d’un Antoine Emaz –, nimbant cet univers crépusculaire, laisse dubitatif quant à l’efficacité de ce remède à « l’angoisse » (p. 30). Mais il faut, paraît-il, imaginer Sisyphe heureux. À suivre.

LAURENT FOURCAUT

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PLS invitée du Salon de la Revue dimanche 11 octobre 2015 à 16h

Visuel-carte-2015-HD-210x300Pendant les deux jours du Salon (10 et 11 octobre), venez retrouver tous les membres du Comité éditorial, et dialoguer avec eux autour de la revue Place de la Sorbonne. Les cinq numéros seront en vente, histoire pour certains de commencer ou compléter une collection !

A NE PAS MANQUER : 16h00-17h00 Salle Henri Poncet
Laurent Fourcaut, rédacteur en chef de PLS, entouré des membres du comité de rédaction, présentera la revue, ses diverses rubriques, évoquera les spécialistes qui ont contribué aux cinq premières livraisons ainsi que les nombreux poètes publiés jusqu’alors. Avec la participation de Guillaume Decourt, Alain Frontier, Emmanuel Moses et Lionel Ray qui liront certains de leurs textes publiés dans Place de la Sorbonne.

Salon organisé par Ent’Revues, le site des revues culturelles.

 

Espace d’animation des Blancs Manteaux
48, rue Vieille-du-Temple
75004 Paris

Vendredi à partir de 20h : rencontres professionnelles
Samedi de 10h à 20h
Dimanche de 10h à 19h30

Entrée libre
Renseignements : http://www.entrevues.org/

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Jacques Demarcq par Laurent Fourcaut

JACQUES DEMARCQ, Avant-taire, roman en vers, Caen, Éditions NOUS, 2013, 170 p.

Né en 1946 près de Compiègne, Jacques Demarcq est traducteur de la poésie américaine, notamment de l’œuvre d’Edward Estlin Cummings, et récemment des poèmes de Tennessee Williams (Dans l’hiver des villes, Seghers, 2015). Spécialiste d’art contemporain, auteur d’un livre sur son compatriote du Valois, Gérard de Nerval (Nervaliennes, José Corti, 2010) et d’une libre déambulation poétique autour de Rimbaud (Rimbaldiennes, Atelier de l’Agneau, 2015), il est avant tout – ou plutôt en effet – poète. Après Les Zozios (Éditions NOUS, 2008), véritable somme poétique rassemblant des textes écrits entre 1976 et 2006, Jacques Demarcq a fait paraître récemment, chez le même éditeur, cet Avant-taire.
Ce livre hors du commun est composé de trois parties, « Inventaire », « Aventures » et « La danse du dos ». Comme le laisse entendre l’indication générique, « roman en vers », l’auteur y narre, à sa façon – et cette façon est tout l’enjeu de l’entreprise –, une partie de sa vie, l’enfance essentiellement. Il est donc conduit à évoquer longuement l’entourage familial. Il en fait un « Inventaire », au gré de l’évocation des pièces successives de la maison des grands-parents à Compiègne, dans l’Oise (« Entrée », « Toilettes », « Cuisine », etc.), maison dont il reproduit d’ailleurs le plan (p. 8), après en avoir donné la photo (p. 5). Enfance heureuse, et dans cette maison, et, l’été, dans une « bicoque » du Pays de Caux, à Berneval, près de Dieppe : « De Compiègne à la Normandie / j’aurai vécu bienheureux gosse / en des contrées des plus atroces / mais quel pays n’est pas maudit » (p. 35). Fils d’un rejeton de la grand-mère, appelé par lui « le couillon » (p. 65), sans lien du sang avec le grand-père bien-aimé, Édouard dit « Doudou » (p. 23), le « grand vrai père » (p. 65), à eux confiés dès sa naissance par ses « géniteurs » (p. 27 et passim), « [s]es séparants » (p. 66), puis élevé par une tante qu’il tient pour sa vraie mère (p. 59), sa mère biologique étant, elle, qualifiée de « porteuse » (p. 67), le petit Jacques Demarcq aura grandi dans une « famille de bâtards » (p. 63). Ce qu’il rapporte dans ce livre est donc « le roman d’un comment dire apprentissage défamilial » (p. 44). À son « géniteur » (p. 19) mourant, il est tenté de dire « merci de m’avoir défilialisé » (p. 66), et s’estime « dispensé d’œdipe » (p. 45). Ce qui ne l’empêche pas d’écrire – car nul, en vérité, n’en est tout à fait indemne – qu’« on naît tenu en l’S par ça même air depuis le toutout début » (p. 145). Cette enfance destructurée lui enseigne très tôt qu’il aura à « apprendre à se construire par la fiction », puis à « apprendre à ne pas servir par la poésie » (p. 66).
L’enfant n’aura pas seulement eu à se former dans une famille tordue, il aura dû aussi faire avec une main gauche palmée (de sorte qu’à l’école ses camarades « désignent en coin-coin [s]a main » [p. 52]), opérée quand il avait huit ans, au bout d’un bras trop court (malformation dont la mention ponctue fréquemment ce long poème, lui apportant une inflexion décisive), et un dos déformé par la scoliose – il en est beaucoup question dans la troisième et dernière partie. Or ce corps souffrant devient peu ou prou la métaphore du sort de ceux qu’il est convenu d’appeler, véritable stigmate de classe – de lutte des classes  –, les petites gens ou les humbles. Le grand-père a eu beau se hisser, par le travail, au rang d’inspecteur de la SNCF, il « avait débuté cantonnier à remuer sur les voies le ballast » (p. 23), la grand-mère, elle, étant une ancienne « garde-barrière » (p. 25). Avec leurs proches, leurs amis, ils appartiennent à la grande famille, au peuple des cheminots, lui-même partie prenante du « populo » (p. 29). Tout de même que le cousin Jacques Bourgeois – à sa disparition le petit Demarcq hérite de son prénom –, « mitron » (p. 103), auteur à seize ans d’une tentative de sabotage de train, arrêté, battu, emprisonné, déporté avec ses camarades de « la résistance cheminote » (p. 26), mort à Melk à dix-huit ans. Et il n’est pas jusqu’au petit « animal » (p. 47) libre et heureux que l’auteur fut dans le jardin des grands-parents, parmi les bêtes de la basse-cour « qui ont si peu l’idée d’un sens » – il y prit du coup « son cours préparatoire de poésie » (p. 48) –, qui n’éprouve, devenu adulte, le besoin d’inventer des formes assez irrégulières, assez sens dessus-dessous, pour que ces forces désirantes du bas, de tous les bas, donc, trouvent à s’exprimer, au sens dynamique du terme. Or : « Le sublime est en bas. » (Victor Hugo, « Les Malheureux »).
Précisément, ce livre est d’un bout à l’autre un atelier où se bricolent, où s’inventent des formes informes, qui soient à la (dé)mesure de ces forces du bas (inconscient compris) que leur absence de débouché dans les formes régnantes (sociales, culturelles, poétiques) a rendues monstrueuses. Tel était le sens du prodigieux roman de Hugo, L’Homme qui rit (1869). On sait que les Comprachicos y fabriquent des enfants difformes, en obligeant leur squelette à pousser de travers dans des moules tors, ou en leur fendant la bouche jusqu’aux oreilles (dans le cas de Gwynplaine), pour gagner de l’argent en les exhibant dans les foires. Symbole du peuple contraint de s’exprimer dans les formes dominantes qui, travestissant et confisquant sa force, le maintiennent durablement en sujétion (voir, aujourd’hui, tous les opiums du peuple, séries et jeux télévisés, sports-spectacles, mythologie abjecte et dérisoire des « stars », etc.). Gwynplaine au rire atroce s’écrie : « Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l’intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles ; comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. » (L’Homme qui rit, partie II, livre VIII, chapitre 7, in Œuvres complètes. Édition chronologique publiée sous la direction de Jean Massin. Paris, Le Club Français du Livre, tome XIV, 1970, p. 354 A).
Telles sont les figures imposées qu’il faut faire voler en éclat, tel est le moule qu’il faut briser. Jacques Demarcq ne dit rien d’autre dans ce « Lavis en terreur », réécriture de « La vie antérieure » de Baudelaire qui est moins une parodie qu’un effort pour s’approprier une fleur maladive et s’y frayer la voix carnavalesque, insurgée, d’une (in)forme propre :

J’ai longtemps gravité dans un vase amniotique ;
des sommeils utérins m’étreignaient, monstrueux
dans ce peu grand plié moins droit que tortueux :
j’étais pareil, faut croire ! à une crotte apathique.

Ce moule en m’éboulant n’aménageait qu’un vieux
merdier de malfaçons sur mon squelette oblique ; […] (p. 156).

En véritable poète-orchestre, l’auteur inscrit le matériau biographique et historique dans un large éventail délibérément biscornu de formes poétiques, qu’il bouscule ou qu’il invente pour les besoins de la cause. Vers libres, qu’annonçant la couleur il qualifie d’« à peu près vers » (p. 6) ; sizains (« Ballade de Jim » [pp. 36-40]) ; dizains (« Tout finit bien » [pp. 68-69]) où l’alexandrin voisine avec « l’hendécasyllabe » (p. 64) ; quatrains d’octosyllabes (pp. 35, 46) ; « Tensons » (p. 157, du latin contentio, « débat »), pièces de poésie en dialogue ; calligrammes (en forme du jardin d’enfance [pp. 51 et 55] ; des pas dans la neige des prisonniers du camp de concentration, épuisés et affamés [pp. 118-119], et de leur effacement dans la mort [p. 123] ; de colonne vertébrale en S [pp. 157-161]) ; sortes de versets (pp. 14-19, etc.) ; courts résumés en prose (pp. 73, 74, 78, 79) et même chanson avec partition (p. 83). Réécritures : de Baudelaire, on l’a vu, du « El Desdichado » de Nerval qui devient « Quel délicat dos » (p. 155), du poème « Sol de Compiègne » de Robert Desnos, lequel fut prisonnier au camp de Compiègne-Royallieu (pp. 94-95). C’est surtout le sonnet qui revient, insistant, plus ou moins « déglingue » (p. 45), les strophes étant à géométrie très variable, jusqu’à disparaître en des quatorzains compacts (pp. 147-151). La palette s’élargit encore d’englober des plans : de la maison de Compiègne (p. 8), de la région de Berneval où débarquèrent Canadiens et Anglais (p. 39), de l’hôpital militaire de Royallieu transformé en camp de détention (p. 94) ; des photos : de la maison (p. 5), de l’auteur bébé (p. 11), d’une statuette du dieu Lono (p. 153), plus une radio de la main gauche (p. 71) ; des croquis : d’animaux (p. 87), de la colonne vertébrale (p. 139), de personnages prélevés dans La Danse de Matisse et dans l’Art de la peinture de Vermeer (p. 142), de l’anatomie d’un danseur (p. 146) ; deux enluminures (p. 86). Sans parler des variations typographiques, notamment dans l’« Histoire d’Édouard » (pp. 23-25).
L’objectif de ce périple dans « le catalogue des formes » (Jean Giono, « Provence », L’Eau vive, Œuvres romanesques complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. III, 1974, p. 207) est de donner ces formes en pâture au désir, au désir humilié, mutilé, sacrifié. En d’autres termes, il s’agit de réduire le plus possible le fossé entre les mots et la chose, entre le Réel et le Symbolique. Il faut alors que le signifiant, se délestant autant que possible du fardeau du sens (des sens imposés, des représentations préfabriquées, des idéologies dominantes), fasse la course (de vitesse contre le sens) en tête, et pourquoi pas cavalier seul, ce qui se produit assez sensiblement dans « La danse du dos ». L’enfant qui joue sur la plage de Berneval s’invente exemplairement une autre langue, où les mots colleraient purement et simplement aux choses : « […] il y avait la plage galets sable et rochers où / empoté de mes pattes de mouche à l’école / s’est imprimé en moi qui profitais de l’air iodé un autre // ALPHABET / a était la vague qui joue à saute-rocher sur les éboulis au pied de la falaise / i l’un de ces piquets de bois qui à la pieu-leu-leu couraient des galets jusqu’au sable se tremper les ribâtons avec une mouette posée dessus qui criaille aïe car la mer est froide à ses palmes comme à tes cuisses en ce début juillet [etc.] » (pp. 31-32). Une langue dont les lettres feraient corps miraculeusement avec le parlêtre : « 24 lettres / en grec / autant / que de / vertèb / res mo / biles » (p. 154). Les nombreux calembours et mots-valises visent à remotiver le langage, comme avec ces poules qui « rouscaillequètent » (p. 49) et ces canards qui « sortent dans la cocohue » (p. 50), ou plus encore à faire entrer de force, et en force, le sujet et son désir (d’être, de s’affirmer, de se trouver) dans les mots… avant-taire. Sa naissance : « On me l’a répété faisait un froid de canard en ce début d’été / un temps aussi pourri pour mon démarcquement que le Jour J » (p. 17). Ou ceci : « Aléa : Jacques t’es » (p. 77). Ou encore, à propos d’un rêve : « j’essaie de le recoudre en un sonnet déglingue / les nœuds muets bien sûr n’étant pas entendus » (p. 45).
Se façonner une voix en bricolant – savamment – les formes héritées, mais aussi, puisque en fait d’héritage celui du père absent manque, se forger vaille que vaille une filiation, une identité, « se cherche[r] une âme » (p. 136). Le poète-orchestre est également un homme caméléon : il pénètre en contrebande dans l’histoire des autres pour tâcher de s’en fabriquer une, d’histoire, « en quête d’aïeux » (p. 80) qu’il est. La section « Aventures » passe en revue divers épisodes de l’histoire de Compiègne à travers les âges – mais aussi celui du débarquement à Berneval, via le personnage imaginaire du soldat « Jim » –, de la guerre des Gaules d’après César à la mort en déportation de ce cousin Jacques auquel il tend d’autant plus à s’identifier (p. 99) qu’il a hérité de son prénom. À chaque fois en effet, l’écrivain en mal d’identité se glisse dans la peau d’autrui, par exemple dans celle des « Jacques » (p. 81), ces « maudits des champs » (p. 82) dont la « Chronique locale » (p. 80) est empruntée à Froissart, et qui, dans leur dénuement, tendent à l’auteur, de manière anticipée, sa propre image : « Car se taisant parlaient de terre les paysans / la thèse étant que nés au néant sans parents / ils désemparaient la parole par Jacq-sons » (p. 82). Quant à Jeanne d’Arc, elle « engluée fut à Compiègne / je vais t’en conter le comment / James of mArcq » (p. 84).
Ainsi corps souffrant d’un être incomplet, d’une part, corps amoureusement déglingué, éperdument carnavalisé du poème, d’autre part, se répondent et s’éclairent réciproquement dans ce livre profondément émouvant que nul pathos n’altère. Quête d’un sens, d’un nom, d’une âme, dans et par la poésie, mais aussi, simultanément, lessivage des sens, des formes qui maintiennent courbés, aliénés et tordus et ce corps et cet être : l’œuvre de Jacques Demarcq trouve puissance et beauté dans cette tension qui la traverse et l’anime. Tension qu’il appelle sa « disparité locutoire » (ce n’est plus la « disparition élocutoire du poète » selon Mallarmé) :

[…] outillé d’une impaire
de mains bancales ; une très banale et l’autre in
solite atrophiée biscornue qui opère
la disparité locutoire de ta per

sonne en plusieurs : d’un côté cherchant du sens
quel pensable au milieu du déshér… ité
mais d’autre à écouter l’indécence

des sons à l’envers bi-fricotés
par l’écho d’écrasées côtes et colonne qui s’arque
en S un Jacques ou que tes os te marquent    (p. 137).

LAURENT FOURCAUT

 

 

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Poèmes d’Ariel Spiegler

Afoxé

Il attend des heures – toute la vie –
que le poème arrive.
Il voulait écrire toute sa vie sur une île
ou s’ennuyer à Buenos Aires.
l reste sous la pluie pour regarder danser
les femmes. Il chante et j’entends presque des
comptines avec le cœur léger des bourreaux
de fortune, attend depuis l’âge des pauvres
quand il aura été jaguar, sommeil.
Il ne tenait pas à être cordonnier ; des
lacets jaunes passés à mon cou. Cette histoire
n’est pas drôle. Je voulais broder devant lui
le pan des murs.

Zambita

Sans y penser je désamarre
les belles amours d’une nuit
qu’une nuit n’a pas crues. Ce soir
un peu de pluie s’en va-t-en guerre
et dans la rue elle chantonne
la chanson, tu sais, d’une voix
comme à la guerre, comme à la guerre.

Dialogue
« Mais plus jamais moi je n’irai
battre la mesure de ses hanches
sous son sommeil à l’air vainqueur. »
Il a une longue carrière
de haut fumeur de cigarettes.
On a beau réciter tous les soirs une même
promesse, y croire à poings fermés,
on ne retourne pas les vagues.

Chamamé

Essaie de surprendre à la fenêtre son ombre,
même si son ombre n’est pas à ta fenêtre.
Tu as été à peine une raison de plus
pour de vieilles colères. Je voulais croire
que dans les eaux nocturnes de sa jeunesse,
je pourrais me blottir. Toutes ces nuits furent
trop courtes. J’apprendrai à me taire.

Milonga

Cette chose dont je ne portais pas, encore,
la balafre, comment se serait-elle dissoute ?
« Que je t’oublie que je t’oublie
pour que demain la vie revienne ! »
Je pensais, par la force d’un rien,
d’une cerise, ne pas laisser de traces.
« Pendant des heures infinies j’ai bu
ta vie amère. » La pluie se ride
mais je n’ai rien appris.
Je marcherai, qui sait, sans plus savoir comment
tu t’appelais, que je t’oublie.

Bandonéon et guitare

Milonga pour chauffer nos doigts,
milonga pour les hommes saouls.
Milonga des temps maquillés
qui se réveillent sans salaire.
Sombre milonga brésilienne,
uruguayenne et argentine,
milonga de nos peuples bleus
qui se balancent quand il pleut
aux rythmes ronds des purs mensonges.
Milonga pour attendre un soir,
milonga d’une fille armée.
Chanson d’un foulard rouge et noir
qu’agite un danseur de zamba.
Pas double de quelques brigands,
chanson des jambes d’une vieille.
Milonga de nos lèvres sèches,
milonga de nos mains désertes,
étrange tango enfumé
qui parle aux yeux et aux mollets.
Baise tous les hommes pour nous,
milonga de nos yeux défaits.

Pilier

J’aimerais pouvoir dormir à nouveau un beau
jour, dans un jeu de draps amnésiques
où je ne craindrai pas d’entendre
sa parole exacte qui délire à l’envers
du soleil. Il me dit « reste
un petit peu puis prépare
du café. » Une nuit blanche, une autre.
Il faut dire d’autres choses,
ou les dire tard, et des bêtises.
J’ai beau parler, me taire dans une même
gorge, je reste tout aussi pauvre.

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Angèle Paoli par Joëlle Gardes

Angèle Paoli, Les Feuillets de la Minotaure, récit-poèmes, Revue Terres de femmes / Éditions de Corlevour, 2015.

Les Feuillets de la Minotaure sont constitués de plusieurs ensembles, les deux premiers étant liés par leur titre, « Feuillets de Mino(a( » et « Journuits de Mino(a) », ainsi que par leur alliance de prose et de vers (on a affaire à un genre relativement peu représenté aujourd’hui, celui du prosimètre), les autres, « Intermède », « Chants de Mino(a) » étant en vers libre. Le « brame de la Minotaure » conclut l’ensemble et répond à la sextine qui ouvre le livre. La forme est donc variée, comme le type de textes, récits-poèmes, dit le sous-titre, correspondance entre Minoa et Chloris, journal de Minoa, poèmes en forme d’adresse, descriptions, méditations lyriques. Pourtant, une forte unité relie les relie tous. C’est évidemment Minoa qui constitue le fil conducteur, qu’elle s’adresse à l’aimée absente et à ces dieux et ces héros grecs qui peuplent ses rêves et ses cauchemars, ou qu’elle évoque dans des sortes d’hymnes l’ivresse d’Ariane , « la neigeneige dru », les « paroles sous silence ». C’est toujours sa voix que l’on entend, ses modulations, « Yahouu Yahoouu Yahoohuuué » et sa voix n’est sans doute jamais paradoxalement aussi pleine de poésie que dans elle renonce au vers pour la prose, et qu’au-delà de ce qui marque formellement la poésie, c’est le Poétique même qui surgit dans l’évidence de la simplicité de la phrase : « La plage dort dans le silence. Immobilité du temps. Tu t’abandonnes, douce tiédeur des posidonies », dit la clôture du texte Cynosura.
L’unité se trouve aussi dans la présence de la Méditerranée, qu’elle soit celle de la Grèce antique ou de la Corse, Méditerranée actuelle et Méditerranée de la légende, La Thessalie et le maquis, « l’île bleue », « la fourche des torrents », le « schiste argenté » qui « scintille », les montagnes enneigées et la mer, « l’horizon désert livré à la mouvance indolente infinie de la vague qui vagit jusqu’au vertige délice ». Les descriptions pleines de gourmandise et de sensualité ne font pourtant pas oublier la présence de la mort :

vastes étendues noires sur le large
reflets moirés de deuil
des jours d’orage

Labyrinthique, violent, le paysage a « la beauté égarée / du monde », et c’est à son contact que s’éprouve le « sacré » : « Les chênes-liège filtrent la lumière, échancrure des branches sur le bleu du ciel, dentelles sur la mer. Violence et beauté ».
Et la mort, partout, que l’on ne peut vaincre, comme Orphée le savait bien, voisine avec l’amour :

dans ton ventre au creux du jour
il a inscrit la tombe de tes mots
ancré le cercle de ton deuil                               mains impuissantes
à ranimer la chaleur du désir
l’histoire et la mémoire

Reste l’impossible travail d’une mémoire qui vagabonde jusqu’aux « lisières du sommeil » : « Je tente de rassembler dans ma mémoire les morceaux éparpillés d’un puzzle dont le sens profond m’échappe ». L’Histoire importe moins que la légende, et le réel que l’imaginaire : « Je n’aime l’Histoire que lorsqu’elle me permet de rêver à un passé que je réinvente ». Et ce passé personnel inscrit dans un passé mythique, c’est le langage seul qui nous permet d’y circuler, comme dans le labyrinthe du Minotaure, mais non d’en sortir. Aveugles comme Œdipe, nous n’avons comme canne que les mots et l’écriture.
C’est pourquoi le fil profond du livre est celui de l’écriture qui cherche en quête d’une forme, en quête d’« une parcelle de lumière dans la vaste étendue de la nuit ». L’écriture, ce ne sont pas les jambages noirs sur les feuillets, c’est « une voix qui puiserait sa force dans l’en-deçà de l’oralité », et donc dans l’en-deçà même du langage, une voix sans voix dans les profondeurs du corps, qui se confondrait avec la mémoire, qui serait la voix même de « l’inconnaissable ». Il est hors de doute que c’est une telle voix qui se fait entendre dans ce recueil.

Joëlle Gardes

 

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Claude Ber par Joëlle Gardes

CLAUDE BER, Épître Langue Louve, Paris, Éditions de L’Amandier, coll. « Accents graves. Accents aigus », 2015, 111 p.

Les recueils de Claude Ber sont mûris lentement, gravement et celui-ci n’échappe pas à la règle. C’est qu’un tel travail poétique ne peut se faire en jetant quelques mots sur une page, pour noter une impression ou un sentiment fugaces. Comme dans La mort n’est jamais comme, c’est une méditation profonde qui nous est donnée et nous touche dans notre humanité. Le fragment 5 s’intitule d’ailleurs « De main méditante ». On pourrait dire que c’est tout le corps qui médite, ou plutôt l’âme et le corps indissociables. Même si la question de la mort est encore présente – mais ne définit-elle pas notre condition ? –, elle est congédiée pour que surgisse la vie, à travers deux de ses plus vives manifestations, la parole, et l’amour :

Couché le
mort ! Repose dans
ta niche de terre et
laisse-nous aux corps et à cris dans
la déglutition de la parole

Le titre est clair : il s’agit de textes sur la langue et sur le lien à une énigmatique Louve, qui est sans doute aussi cette langue, à travers une série de missives adressées à un tu, qui, pour être individualisé :

Je parle de toi
et c’est une sorte de lumière

n’en est pas moins anonyme. De fait, les questions que pose ce tu pourraient l’être par chacun de nous. L’adresse cède alors la place au récit : « Qu’arrive-t-il lorsque la vie se déserte ? questionne-t-elle. Quand la vie se déduit d’elle-même ? ». Mais le « je » interrogé ne peut le plus souvent qu’avouer son impuissance : « Et je n’ai ni mots ni main de miracle pour faire éclore à l’usé du talon / le trèfle de rédemption ». Qui d’ailleurs pourrait répondre, quand il n’existe pas « de secret derrière la porte », que l’on pourrait découvrir en l’ouvrant, quand « du rien bascule à la lisière du rien », et que « tout échappe / tout échappe bis » ?

Et pourtant, le « monde magnanime » nous assaille de sa splendeur :

le vent secoue la palanque des arbres sous un mince morceau de ciel en tranche de cake pour un quatre-heures d’enfance

C’est tout un inventaire qui se déplie, des lieux, « la mer sans finition », les « vignes violettes » ou « la vieille ville », des êtres, la « pluie d’abeilles », des anecdotes, le compostage d’un billet de train, la ligne 9 du métro, le vomi d’un ivrogne… Tout est sacré, si le sacré est bien ce qui « étonne » au sens classique, laisse bouche bée d’admiration et de terreur. En définitive, c’est retrouver le sublime, tel que le définissait le Peri Hypsous du pseudo-Longin : « le sublime, quand il se produit au moment opportun, comme la foudre il disperse tout et sur-le-champ, manifeste, concentrée, la force de l’orateur », ajoutons, et du poète.
C’est sans doute dans l’étreinte, étreinte des corps autant que des âmes qu’on approche cette dimension du monde :
[…] Les sens font sens au
jardin de l’esprit prononcé à
fleur de peau

Et c’est la tâche de la Langue de le dire, en balbutiant ou au contraire en se livrant avec délectation au cliquetis de mots d’énumérations dignes de Rabelais, que Claude Ber affectionne : « – une frisure de parole pensante ou pansante virevolte dans l’indécis, livrée au tourniquet d’une voyelle – phares et clignotants rutilent frivoles et fantasques, braises, lampions ou n’importe quoi d’autre dans le paresseux butinage de l’œil […] ».

Dans ce dernier recueil, plus encore que dans les précédents, la singularité du poète se traduit par une alliance entre une recherche formelle jamais gratuite et une interrogation sur la nature même du Poétique, liée à la forme autant qu’au sujet, et sur le sens de notre condition d’être humain. Le choix qui a été fait ici est celui du poème long, mais fragmenté, dans une volonté de saisir à la fois le continu de la durée intérieure, le flux de la conscience et leur discontinuité, leur éparpillement, leur hétérogénéité. De même, le lecteur peut librement passer du fragment à l’ensemble, ou aller de l’ensemble à tel ou tel fragment dont les échos se seront davantage prolongés chez lui. Dix fragments de cette « Épître Langue Louve » s’organisent autour du motif central de la langue poétique pour mettre en question  la poésie et le monde, aux deux sens de l’expression, interroger et prendre à partie. La langue elle-même est défaillante :

parler n’a jamais servi à dire quelque chose, nous épouillant de mots comme les singes de leurs puces, nous nous tâtons de leur osseux
tâtonnant à tu et à toi
vers un vers quoi
vers toi entre deux phrases

Il faut pourtant en explorer toutes les ressources car elle est force, dynamisme : « Dans ma langue le tour de tout tourne dans tour ». La parole n’est pas abstraite, elle est celle qu’échangent des corps vivants, amoureux, enracinés dans la vie. Elle épouse les mouvements de la conversation, de la méditation ou de considérations sans appel sur le monde, « la fission de notre histoire / ses caillots d’infamie ». Le texte glisse ainsi continuellement du vers au verset et au poème en prose. Il accueille des formes anciennes, retravaillées, réinventées, comme celles du sonnet, sortes de fantômes présents en creux dans la trame du texte et il les conjugue avec les recherches d’une écriture contemporaine. Il est mémoire, mémoire individuelle, et mémoire collective, des formes, des événements. Le dialogue n’est pas seulement celui du « je » et du « tu », mais aussi celui de voix passées et présentes, lointaines et prochaines.
Le travail des mots et du rythme confère à ce recueil sa profonde unité, ainsi que ces interrogations sans réponse sur notre destinée, sur ces thèmes inévitables que sont l’amour, la mort, la folie, la cruauté… Plus profondément encore, il tient à la profonde joie grave qui l’inspire et le soutient, à un formidable appétit de jouir du monde, en dépit de tout : « Nous qui désirons tant saisir, goûter, entendre, voir, recevoir et donner ». « La pépie langagière revit la vie », le poème est hymne à l’existence, et hommage aux êtres qui l’ont traversée : « j’ai ramené à mon visage le tien et tous ceux que j’ai aimés pour qu’ils m’emportent avec la joie que j’ai eue d’eux ». Consigner, noter, c’est une des tâches de la poésie pour inscrire dans la mémoire ces moments et ces êtres que le temps pourrait emporter et qui ont pourtant constitué la trame de nos vies. Ces Épîtres en sont la magistrale illustration.

JOËLLE GARDES

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