Claude Ber par Joëlle Gardes

CLAUDE BER, Épître Langue Louve, Paris, Éditions de L’Amandier, coll. « Accents graves. Accents aigus », 2015, 111 p.

Les recueils de Claude Ber sont mûris lentement, gravement et celui-ci n’échappe pas à la règle. C’est qu’un tel travail poétique ne peut se faire en jetant quelques mots sur une page, pour noter une impression ou un sentiment fugaces. Comme dans La mort n’est jamais comme, c’est une méditation profonde qui nous est donnée et nous touche dans notre humanité. Le fragment 5 s’intitule d’ailleurs « De main méditante ». On pourrait dire que c’est tout le corps qui médite, ou plutôt l’âme et le corps indissociables. Même si la question de la mort est encore présente – mais ne définit-elle pas notre condition ? –, elle est congédiée pour que surgisse la vie, à travers deux de ses plus vives manifestations, la parole, et l’amour :

Couché le
mort ! Repose dans
ta niche de terre et
laisse-nous aux corps et à cris dans
la déglutition de la parole

Le titre est clair : il s’agit de textes sur la langue et sur le lien à une énigmatique Louve, qui est sans doute aussi cette langue, à travers une série de missives adressées à un tu, qui, pour être individualisé :

Je parle de toi
et c’est une sorte de lumière

n’en est pas moins anonyme. De fait, les questions que pose ce tu pourraient l’être par chacun de nous. L’adresse cède alors la place au récit : « Qu’arrive-t-il lorsque la vie se déserte ? questionne-t-elle. Quand la vie se déduit d’elle-même ? ». Mais le « je » interrogé ne peut le plus souvent qu’avouer son impuissance : « Et je n’ai ni mots ni main de miracle pour faire éclore à l’usé du talon / le trèfle de rédemption ». Qui d’ailleurs pourrait répondre, quand il n’existe pas « de secret derrière la porte », que l’on pourrait découvrir en l’ouvrant, quand « du rien bascule à la lisière du rien », et que « tout échappe / tout échappe bis » ?

Et pourtant, le « monde magnanime » nous assaille de sa splendeur :

le vent secoue la palanque des arbres sous un mince morceau de ciel en tranche de cake pour un quatre-heures d’enfance

C’est tout un inventaire qui se déplie, des lieux, « la mer sans finition », les « vignes violettes » ou « la vieille ville », des êtres, la « pluie d’abeilles », des anecdotes, le compostage d’un billet de train, la ligne 9 du métro, le vomi d’un ivrogne… Tout est sacré, si le sacré est bien ce qui « étonne » au sens classique, laisse bouche bée d’admiration et de terreur. En définitive, c’est retrouver le sublime, tel que le définissait le Peri Hypsous du pseudo-Longin : « le sublime, quand il se produit au moment opportun, comme la foudre il disperse tout et sur-le-champ, manifeste, concentrée, la force de l’orateur », ajoutons, et du poète.
C’est sans doute dans l’étreinte, étreinte des corps autant que des âmes qu’on approche cette dimension du monde :
[…] Les sens font sens au
jardin de l’esprit prononcé à
fleur de peau

Et c’est la tâche de la Langue de le dire, en balbutiant ou au contraire en se livrant avec délectation au cliquetis de mots d’énumérations dignes de Rabelais, que Claude Ber affectionne : « – une frisure de parole pensante ou pansante virevolte dans l’indécis, livrée au tourniquet d’une voyelle – phares et clignotants rutilent frivoles et fantasques, braises, lampions ou n’importe quoi d’autre dans le paresseux butinage de l’œil […] ».

Dans ce dernier recueil, plus encore que dans les précédents, la singularité du poète se traduit par une alliance entre une recherche formelle jamais gratuite et une interrogation sur la nature même du Poétique, liée à la forme autant qu’au sujet, et sur le sens de notre condition d’être humain. Le choix qui a été fait ici est celui du poème long, mais fragmenté, dans une volonté de saisir à la fois le continu de la durée intérieure, le flux de la conscience et leur discontinuité, leur éparpillement, leur hétérogénéité. De même, le lecteur peut librement passer du fragment à l’ensemble, ou aller de l’ensemble à tel ou tel fragment dont les échos se seront davantage prolongés chez lui. Dix fragments de cette « Épître Langue Louve » s’organisent autour du motif central de la langue poétique pour mettre en question  la poésie et le monde, aux deux sens de l’expression, interroger et prendre à partie. La langue elle-même est défaillante :

parler n’a jamais servi à dire quelque chose, nous épouillant de mots comme les singes de leurs puces, nous nous tâtons de leur osseux
tâtonnant à tu et à toi
vers un vers quoi
vers toi entre deux phrases

Il faut pourtant en explorer toutes les ressources car elle est force, dynamisme : « Dans ma langue le tour de tout tourne dans tour ». La parole n’est pas abstraite, elle est celle qu’échangent des corps vivants, amoureux, enracinés dans la vie. Elle épouse les mouvements de la conversation, de la méditation ou de considérations sans appel sur le monde, « la fission de notre histoire / ses caillots d’infamie ». Le texte glisse ainsi continuellement du vers au verset et au poème en prose. Il accueille des formes anciennes, retravaillées, réinventées, comme celles du sonnet, sortes de fantômes présents en creux dans la trame du texte et il les conjugue avec les recherches d’une écriture contemporaine. Il est mémoire, mémoire individuelle, et mémoire collective, des formes, des événements. Le dialogue n’est pas seulement celui du « je » et du « tu », mais aussi celui de voix passées et présentes, lointaines et prochaines.
Le travail des mots et du rythme confère à ce recueil sa profonde unité, ainsi que ces interrogations sans réponse sur notre destinée, sur ces thèmes inévitables que sont l’amour, la mort, la folie, la cruauté… Plus profondément encore, il tient à la profonde joie grave qui l’inspire et le soutient, à un formidable appétit de jouir du monde, en dépit de tout : « Nous qui désirons tant saisir, goûter, entendre, voir, recevoir et donner ». « La pépie langagière revit la vie », le poème est hymne à l’existence, et hommage aux êtres qui l’ont traversée : « j’ai ramené à mon visage le tien et tous ceux que j’ai aimés pour qu’ils m’emportent avec la joie que j’ai eue d’eux ». Consigner, noter, c’est une des tâches de la poésie pour inscrire dans la mémoire ces moments et ces êtres que le temps pourrait emporter et qui ont pourtant constitué la trame de nos vies. Ces Épîtres en sont la magistrale illustration.

JOËLLE GARDES

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Sanda Voïca par Laurent Fourcaut

SANDA VOÏCA, Exils de mon exil, Moulin de Quilio, 56310 Guern, Passage d’encres, coll. « Trait court », 2015, 26 pages.

Née en 1962 en Roumanie, ayant publié dans ce pays un recueil de poèmes, Sanda Voïca vit en France depuis 1999. Et écrit, directement en français, un français parfaitement maîtrisé (il faut prendre la mesure de l’exploit), des textes qui paraissent en revue (le n° 5 de Place de la Sorbonne propose quelques poèmes d’elle). Elle est l’initiatrice et l’éditrice, avec Samuel Dudouit, de l’excellente revue numérique Paysages écrits. Ce livre de poèmes, tout mince qu’il est (le titre de la collection, « Trait court », impose apparemment la brièveté), est cependant construit, en trois parties : « I. EXILS II. ET UNE PIERRE COMME EXIL III. MANIFESTES ». On comprend aisément que l’exil soit en effet le motif central de ce petit livre très dense, entièrement écrit à la première personne : « Je ne suis jamais qu’en face. » (p. 8) ; « Je suis la première parce que la deuxième. » (p. 18), etc.
Ce motif toutefois n’est nullement transparent ni univoque. D’abord parce que la poésie de Sanda Voïca, comme beaucoup de celles qui nous viennent d’Europe centrale – et que PLS publie régulièrement –, atteint sans effort ni pose aucune à une étrangeté qui sonne naturelle, une singularité à la fois déroutante, stimulante et rafraîchissante : « Je ris et l’air se glace. / Je marche et l’herbe jaunit. / À qui le ciel ? / À qui la terre ? » (p. 8). Ensuite parce que cet exil fait l’objet d’un travail, celui-là même du texte de ce livre. C’est le « désir », celui « essentiel, qui tient vivant et joyeux », qui arrache à l’exil : « C’est pour ça que je l’appelle “exil de l’exil” : jamais assouvi, toujours assouvi, ce désir ne fait que me mettre hors de moi au moment même où je suis le plus près de moi, plus que jamais en dedans de moi. » (p. 7). Or ce désir a partie liée avec l’écriture, mieux, il implique « cette union intense et intensifiée du désir et de l’écriture » (id.). Car l’écriture, telle que l’auteure la conçoit et la pratique, permet d’« échappe[r] à toute détection », de devenir « invisible à [s]oi-même », au point qu’elle s’éprouve « Exilée de transparence en transparence, / le tout ceinturé par ma peau » (p. 9). Une quête de l’altérité, en somme, dans la lignée rimbaldienne : « Le grand exil. / La parade des petits exils / qui me farcissent sans cesse. / Exil que j’exile dans ces lignes. » (p. 10).
Dominique Fourcade déclarait : « Quand je suis à la poésie, les rares moments de ma vie où cela arrive, le travail consiste à s’approcher d’un peu plus près […] d’un corps visqueux central repoussant, et simultanément (c’est obligatoire) à inventer l’instrument de cette approche. » (Dominique Fourcade & Frédéric Valabrègue : Un entretien, in Dossier Dominique Fourcade, CCP n° 11, 2005 / 1, Marseille, Centre international de poésie Marseille, Éditions Farrago, 2006, p. 14 B). Sanda Voïca semble ne pas dire autre chose : « C’est quoi cette boule mouvante, visqueuse, / mélange de lumière et matière, / qui me garde au chaud, / qui me pousse à écrire ? » (p. 11). Il s’agit d’écrire sous la dictée de cet autre en soi qui se définit comme « moi et la chose » (p. 9), au point de devenir « Nègre de [s]oi-même » (p. 13) et d’accéder « Enfin [à] [s]a folie » (p. 14). Il faut donc le détour par cette écriture altérisante pour qu’on soit à même de rejoindre son corps, d’habiter son corps en poète : « Je suis celle qui jouit à la pensée / que je peux jouir dans ma chair. » (p. 17). La vraie vie, mais la vie vraiment vécue, ce serait ainsi, décidément, la littérature : « J’astique par ces mots / Quelques minutes d’une fin d’après-midi / Qui sont la quintessence / De ma pauvre vie. » (p. 20). De là ce pénultième vers du livre, emprunté à William Cliff et mis d’abord en épigraphe, qui sert de conclusion : « Mais peut-être par l’art on peut se sauver du brouillard. » (p. 22).

Laurent Fourcaut

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Linda Pastan par Joëlle Gardes

LINDA PASTAN, Une semaine en avril, poèmes choisis et traduits de l’américain par Raymond Farina, recours au poème éditions, mars 2015

Une semaine en avril comprend 33 poèmes choisis et admirablement traduits par Raymond Farina, que Linda Pastan, poétesse américaine née en 1932, récompensée par  de nombreux prix, a écrits entre 1981 et 1995. L’anthologie s’ouvre sur un Auto-Portrait où à une présentation familiale succincte mais explicite « Enfant pour personne, mère pour quelques uns / épouse pour un bout de temps », succèdent des notations désordonnées sur les fleurs, le  chien rouge, mais aussi le « pays » qui  « avance à l’aveuglette ». Elle se ferme sur l’évocation du 11 Septembre 2011. Entre les deux, un parcours à travers l’enfance, « les  doux fantômes » d’un passé qu’on devine heureux, les grands-parents venus d’ailleurs, dont l’enfant comprend malgré tout la langue, la mère et le père dont on oublie qu’ils sont « quelque part ailleurs / sous terre / endormis déjà », la maturité de femme et de poète, et à travers une histoire qui nous englobe, comme celle du « désastre » du 11 septembre. Une existence se déroule, faite de petits détails, des paysages de lac ou de ville (Le Bronx de l’enfance revient souvent dans ces textes), les sacs de courrier, la neige qui tombe, la lune en forme de « corne d’élan »,  la fumée qui monte d’une pipe, d’une cheminée, du « toast du matin »… Derrière la délicatesse amusée de ces notations, se dit toutefois, de manière plus ou moins explicite, le drame de notre destinée, car ce sont aussi « nos jours, nos nuits » qui « partent lentement / en fumée ». Aussi sommes nous « en transit », « touristes » dans nos propres vies et il nous est parfois difficiles de savoir même qui nous sommes. Une fois nus, nous devons nous contenter de «  port[er] nos noms  », ce qui est plus délicat pour une femme, entre son nom de jeune fille et celui d’épouse ! Jamais de complaisance, ni à soi, ni à la tristesse, mais toujours les « graffiti du rire », un regard décalé et amusé : un marché en France offre « une voie lactée/ de fromages » et des « soles héraldiques », il existe un «  Dieu urbain détestant les jardins »… De toute façon, restent la poésie, «  découvrir un nouveau poète \ c’et comme découvrir une nouvelle fleur sauvage », et l’art, qui provoque des émotions si fortes qu’on peut s’évanouir.  Si «  le monde nous blesse / avec sa beauté », qui est comme une insulte à notre finitude, c’est elle qui a le dernier mot, comme le dit la fin du 11 Septembre : en dépit de tout, le ciel est resté bleu et  « toutes les beautés du monde / se déploient ».
Une mention doit être faite aux illustrations du studio Ultragramme, à la fois sombres et lumineuses, parfaitement en accord avec ces poèmes à la grave légèreté.

Joëlle Gardes

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Soirée de lancement de Place de la Sorbonne n°5

soirée PLS 5 1

Lundi 16 mars 2015, à 19h

Réfectoire des Cordeliers

Soirée de lancement de PLS 5

Avec Gabrielle Althen, Jean-Pierre Bobillot, Gale Burns, Emmanuel Moses, Valérie Rouzeau, Jean-Luc Steinmetz  et Krisztina Toth

en présence d’Hélène Nougaro

Depuis 5 ans, la revue Place de la Sorbonne fait le point sur l’état de la poésie contemporaine internationale en publiant chaque année les auteurs qu’elle estime représentative des différents courants poétiques. La revue fait la part belle à la création en publiant uniquement des inédits de poètes majeurs en langue française mais aussi en traduction. Universitaire, elle donne à comprendre la poésie d’aujourd’hui en donnant la parole à de grands témoins qui la contextualisent et lui donnent sens.
La sortie de ce cinquième numéro se fera en compagnie de Gabrielle Althen, Jean-Pierre Bobillot, Gale Burns, Emmanuel Moses, Valérie Rouzeau, Jean-Luc Steinmetz  et Krisztina Toth en présence d’Hélène Nougaro. Lectures de et par les poètes de la revue suivies d’un buffet-signature.
Projections des œuvres du peintre Claude Thomasset à qui PLS a consacré une étude.

Avec le soutien de l’Institut hongrois à Paris.

Réfectoire des Cordeliers, 15 rue de l’école de médecine, Paris 6e. Métro Odéon.

Entrée gratuite sur réservation obligatoire : agenda-culturel@paris-sorbonne.fr

 

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Soirée de la revue A verse le 11 décembre 2014

Les éditions A verse et le musée des langues Mundolingua ont le plaisir de vous convier au lancement de la nouvelle collection des éditions, Amorce,

le jeudi 11 décembre à 19h30 à Mundolingua,

10 rue Servandoni, Paris 6e (M° St Sulpice).

Les poètes Henri Guette et Stéphane Korvin donneront lecture des deux premiers opuscules de la collection, assemblés par les petites mains d’A verse.

Entrée libre

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Grande soirée PLS, 4 décembre

Affiche soirée PLS 4 décembre 2014

Jeudi 4 décembre 2014 à 18h45
GRANDE SOIRÉE AUTOUR DES POÈTES DE LA REVUE

AVEC DES LECTURES DE ET PAR :
WILLIAM CLIFF / ARIANE DREYFUS
LIONEL JUNG-ALLÉGRET / LIONEL RAY
TEREZA RIEDLBAUCHOVA / JAMES SACRÉ
JEAN-PIERRE VERHEGGEN en duo AVEC JACQUES BONNAFFÉ

À l’issue des lectures, les poètes signeront leurs ouvrages présentés par la librairie Tschann

Grand Amphithéâtre du Centre Malesherbes
108 boulevard Malesherbes – Paris 17e
M° Malesherbes (ligne 3)

Entrée gratuite sur réservation
auprès du Service Culturel de Paris-Sorbonne
agenda-culturel@paris-sorbonne.fr

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Alain CHEVRIER par Laurent Fourcaut

Alain CHEVRIER, Couacs, 60480, Montreuil sur Brèche, Éditions des Vanneaux, 2014, 240 p.

Spécialiste de l’histoire des formes poétiques, auteur d’éditions critiques savantes (de Richepin, Rodenbach, Jarry, Desnos…), Alain Chevrier est aussi poète. Couacs est son deuxième livre de poésie. Comme son titre l’indique, ce livre a un caractère ludique assumé, parfois parodique, toujours humoristique. Le partage de ce relativement gros volume en deux sections intitulées « I. MOI », « II. TOUT » relève évidemment de cette veine burlesque et donc, après le titre, donne le la. La famille d’esprit à laquelle appartient l’auteur se laisse aisément percevoir : Jacques Roubaud est mentionné (p. 172), et d’ailleurs de nombreux poèmes animaliers drolatiques rappellent ceux de Les Animaux de tout le monde et de Les Animaux de personne ; Georges Perec est présent dès la première page via « Un mec qui dort » (p. 13, pour Un homme qui dort), et le poème intitulé « Les Ziaux » (p. 150) est un clin d’œil à Raymond Queneau : Alain Chevrier s’inscrit clairement dans la lignée de l’OuLiPo. Bien des textes de son livre, qu’ils soient en vers ou ressortissent au poème en prose, procèdent du travail (malicieux) sur une « formule » poétique (il collabore régulièrement à Formules, la revue des littératures à contrainte) : le calligramme (« LES GRUES », p. 161), le poème-liste ou l’omniprésent sonnet, traité, cela va sans dire, sur le mode parodique, réduit, par exemple, à l’empilement de vers monosyllabiques (« BAIN / Sur / l’eau / du / bain // les / bulles / fondent : / l’île // de / ton / sein // nu / é- / merge », p. 72), ou même de l’unique lettre a (« SON NET », p. 123).

Ce qui vient au premier plan, c’est une poétique de l’inventaire. Qu’il s’agisse de passer en revue les diverses sortes de choux, y compris les emplois métaphoriques du mot (« Je ne dis rien des choux qu’on vend là où on fait du pain, ni des nœuds qui ont ce nom. Mais ce mot d’un seul son est pris dans des tas de sens. », p. 23), ou d’énumérer les « METS » (pp. 29-32) ou les insultes (« TA GUEULE ! », pp.124-127). Ou que, plus radicalement, l’inventaire se solde par une liste, plus ou moins interminable (peintres et toiles dans « VU » [p. 43], écrivains et livres dans « LU » [pp. 44-49], etc.). Le procédé – le principe oulipien de la contrainte productrice – culmine, à nu, lorsque toute création, hormis celle du dispositif lui-même, est neutralisée pour laisser place au pur recensement et à la répétition scolaire d’articles et de pronoms (Le, La, Les, etc. dans « LIGNES », p. 120), au simple dévidement d’une série de nombres croissants (« UN, DEUX, TROIS… », pp. 121-122).

Comme de juste, cette poétique engage une vision du monde et un rapport au monde. Tout se passe comme si le réel ne pouvait plus être l’objet que d’un recensement indéfini – sur le mode d’une encyclopédie loufoque –, recensement des formes culturelles dans lesquelles ce réel a été traduit par l’expérience humaine. Il semble qu’on ne puisse plus agir sur lui, mais seulement ressasser les formes qui l’appréhendent, ce ressassement pouvant se monnayer en réécritures parodiques (de La Fontaine [pp. 149, 185], de Baudelaire [p. 87], d’André Breton [pp. 66-67]) ou se contester lui-même, de souriante et cathartique manière, par des calembours (dans « MON ZOO », le poème « Le Loir » passe sans crier gare de l’encyclopédie enfantine à « Le loir est cher à plus d’un. » [p. 136]).

Pourtant, l’auteur aime, notamment, « Karl Marx » (« GOÛTS », p. 41) et déteste, entre autres, « Le Pen » et « BHL » (p. 42). Davantage, il propose un admirable portrait du porc (« Ô PORC », pp. 17-20) : « On t’en veut car tu n’as qu’un but dans la vie, et un seul : jouir. » (p. 19), le fameux porc qui sommeille en chacun étant défini comme « le “Ça” de Freud, en gros » (p. 20), et l’auteur de conclure : « Moi, je dis : le porc est un dieu. » (id.). Il se livre en outre, dans « SEX », à un très sensuel, impudique éloge du corps de la femme aimé. Aussi bien est-il pleinement de son temps, nullement homme de cabinet. On s’en convaincra en lisant par exemple le poème en rap « DANS LE TROM » (pp. 88-89) – dont est donnée en note (p. 228) une traduction en clair (« Dans le métro il y a des arabes des noirs et des chinois [etc.]). Mais c’est derechef un inventaire. D’une façon générale, le livre est un face à face entre « MOI » (« MES METS » [p. 33], « MON ZOO », [p. 133], « MES ROCS » [p. 209]) et « TOUT », médiatisé par la seule littérature qui finit par se prendre elle-même pour objet, la nature se résorbant en un livre (les « BUIS » finissent par se tailler « en / son- / net »,  p. 202), à l’abri d’un « MUR DE MOTS » (p. 212).

Couacs, ce serait finalement l’épopée de ce début du XXIe siècle, mais une épopée purement livresque qui, faute d’un débouché dans le réel, se mordrait la queue. Le catalogue des vaisseaux homérique est devenu le catalogue d’une sorte de redoute poétique… Autre formulation : ce serait le poème de la passion sans objet de notre (triste) temps… Il n’y a là, chacun l’aura compris, aucune critique. On a simplement cherché à comprendre et à dire de quoi au juste ce livre, qui se lit au demeurant avec un vrai, un gourmand plaisir, pouvait bien être le symptôme.

Laurent FOURCAUT

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Joëlle Gardes à propos de l’anthologie des femmes poètes indiennes de B. Machet

La revue électronique Recours au poème vient de s’adjoindre une maison d’édition, dont les premières publications montrent tout l’intérêt. Elles se répartissent en plusieurs collections : « Poètes des profondeurs », « L’Atelier du poème », « Cahiers de recours au poème », « Contemporains », « Premiers poèmes », « Ailleurs », « Essais », « Tradition ». Toutes ne sont pas encore ouvertes, elles le seront au fur et à mesure du développement de la maison. À ce jour, en deux mois d’existence, plusieurs textes ont déjà été proposés, des poèmes de Michel Cazenave, Gérard Bocholier, Louis Raoul, Pascal Boulanger, Gaspard Hons, Danièle Faugeras, des textes critiques (Lucien Wasselin sur Aragon ou sabine Huyhn sur Allen Ginsberg). La collection bilingue « Ailleurs », est, pour le moment, particulièrement intéressante. Elle comprend déjà quatre titres, Vent sacré, une anthologie, Des liens invisibles, tendus / Taut, invisible Threads, de Dara Barnat, Tony’s Blues de Barry Wallenstein, Alaska de Horacio Castillo.

Le premier livre de la collection, Vent sacré, est une anthologie de la poésie féminine contemporaine amérindienne, dans la traduction de Béatrice Machet, elle-même poète. PLS, dans son numéro 2, avait publié quelques textes de Diane Glancy, qui figure dans l’anthologie. Y sont rassemblées des femmes poètes, qui, en dépit de leur spécificité, partagent quelques caractéristiques : elles appartiennent à des tribus indiennes (Cherokee, Abenaki, Anishinaabe, Creek, Sioux, Apache, Chicasaw…) mais sont le plus souvent métisses, une de leur difficulté étant précisément de pouvoir se situer : « tout ce que je sais, c’est que nous venons des étoiles », écrit par exemple Cheryl Savageau, dont les origines sont Abenaki et franco-canadiennes et Heid Erdrich consacre un poème aux Tribus ADN : je demande : ADN Amérindien – / De quelle tribu êtes-vous ? ». Elles sont très diplômées et, à l’exception de quelques unes (Marianne A. Broyles est infirmière psychiatrique, Suzanne Rancourt est vétéran de l’armée américaine et thérapeute…), elles sont universitaires et enseignent généralement l’écriture de création.

Plusieurs tentent par leurs recherches formelles d’insuffler dans l’américain la trace de leur langue maternelle ou paternelle. Le travail sur le langage est en effet une préoccupation constante (« Je peux dire comment prendre en charge le langage », écrit Diane Glancy, qui fabrique des mots : sok ejaborated / « tremp’évaborée »), parce qu’il faut bien décrire les montagnes, les canyons, les rochers, tout ce qu’il faut « prier ». Le sacré  est partout : « tu ouvres ton être en entier / Au ciel, à la terre, au soleil, à la lune » (Joy Harjo) et son souffle, ce « Vent sacré » nous emplit : « Il semble que nous ne soyons rien qu’une demeure vibrante / abritant cette force rythmée, ce soupir immense » (Janice Gould).

Rares sont les poèmes où domine la colère devant la « débâcle » et les drames de la conquête de l’Ouest :

« Au nom du signe de croix

qui a oublié la direction

des quatre vents

ils nous ont menés à notre perte » (Nokwisa Yona)

Au souvenir de ces épisodes d’oppression et de destruction, il faut préférer les souvenirs personnels. « Je dois me garder de faire irruption en force dans l’histoire / car si je le fais je me retrouverai avec une massue en main » dit Joy Harjo. C’est pourquoi c’est l’histoire individuelle, celle de la tribu, de la famille qu’il vaut mieux raconter : « Mon grand-père Indien qui louche d’un air sombre […] / est le premier souvenir de mes deux ans » (Kim Blaeser). Les paysages, les réalités habituelles (« l’herbe d’ours effilochée et douce contre ma joue », Deborah Miranda), les animaux, la chouette, l’aigle et le cheval, les parents et les ancêtres, la grand-mère sage-femme ou le grand-père « qui joignait ses mains autour de graines » (Kim Blaeser) surgissent au fil de ces texte et ce qui demeure, c’est « la grâce des femmes » et « la force des hommes » (Nokwisa Yona).

Ce n’est jamais sur le mode de la lamentation ou de la déploration que se font ces évocations.  Au contraire l’humour introduit souvent une distance, comme lorsque Cheryl Savageau ironise sur les femmes blanches qui la sollicitent dans sa boutique pour aller « bénir leurs maisons » : « nous voulons quelqu’un de spirituel / vous êtes Indienne pas vrai ? » ou lorsque le vieux Gérald voudrait encore monter à cheval : « mais bon dieu Gérald tu n’as qu’une seule jambe et quatre ex » (Erika Wurth).

À travers la diversité formelle et thématique de ces textes, c’est pourtant une même voix qui se dégage et une même émotion qui nous saisit.

Joëlle Gardes

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Sylvie Durbec par Joëlle Gardes

Sylvie Durbec, Maisons perdues, La huppe de Virginia précédée de La voix des hommes / La voix des femmes, suivies de Voix suisses, Encres de Claire Cuénot, éditions Jacques Brémond, 108 pages.

En dépit de son titre principal, La huppe de Virginia présente une profonde unité thématique autour de la voix, sujet explicite des deux autres parties. Elle contraste avec la diversité formelle, puisque les trois sections présentent des poèmes en vers libres, justifiés à droite ou à gauche, courts ou plus étirés, regroupés en sorte de strophes, ou à la suite les uns des autres, des blocs de prose… Une constante, l’absence de ponctuation, en dehors des points d’interrogation (« qu’en est-il du problème de la ponctuation / quand la porte de la chambre grince si fort ? »). Des mots et des phrases en gras rythment l’ensemble, plus rarement en italique (on ne voit d’ailleurs pas toujours la raison d’être de ces recherches typographiques, seule réserve que l’on peut faire devant ce très beau livre). L’unité est assurée par un mélange d’observations familières, le « ciment à la brouette », les feuilles de thé, les « pêches en été » qui voisinent avec des références littéraires (Pessoa, Celan, Leopardi, James Sacré…) et surtout une même évocation, celle des voix, de la voix. Si la huppe de Virginia (l’attention portée par l’auteur aux oiseaux est clairement affichée) est à la fois la huppe de la petite Virginia, qui pose tant de questions sur la mort, et s’invente même une grande sœur morte, et l’oiseau huppe de Virginie, elle est surtout prétexte à évoquer elle aussi la voix, la voix de la mère, ou la  phrase à écrire… Saisir les voix, fugaces, murmurantes, comme celles des fontaines, et les traduire. Les voix de femmes et les voix des hommes sont semblables et différentes : il y a des hommes et des femmes, mais il y a « aussi la voix / des enfants derrière la porte / dont on ne sait dire si fille ou garçon ». Cette voix est celle de la mère et aussi du père italien, dont Marseille, éclats et quartiers parlait plus longuement, c’est celle de tous les disparus dont on est habité, traversé : les autoportraits « en voix de fille », « en aboiement de chien », ou « en muette » disent cette impossibilité à dire, à saisir cette voix qui ne peut que « s’essai[er] », que « s’efforce[r] »,  sans certitude : « je ne sais pas – je / moi / ça ne sait pas dire je / ce qui avance là – entre gorge et larynx ». Tout est « emporté par le temps », et le recueil baigne dans la nostalgie, surtout celle de « sa langue », qu’éclaire la douceur du paysage, des collines, des sources, du souvenir de l’enfance, sans qu’elle ne devienne jamais pathos ou déferlement du désespoir. C’est que, plus fort que tout, est le « désir de voix blonde », qui reste avec le « chant ». Si les mains ne retiennent rien, la voix aimée, les voix aimées peuvent surgir dans le silence, et il suffit de bien poursuivre notre « travail » pour que les petits dieux auxquels s’adresse Virginia soient à nos côtés. De tous ces textes, se dégage une force d’autant plus chargée d’émotion qu’elle est tout en retenue, toujours accrochée au quotidien, au monde des choses et des êtres.

Les encres de Claire Cuénot qui scandent les différentes parties du livre sont les fantômes des disparus, des présences flottantes qui se teintent de noir au fur et à mesure que le poids de la mort se fait plus sensible, des silhouettes flottantes et indécises comme les nuages ou comme le « continent aveugle » dont parle le dernier poème du recueil. Elles n’illustrent pas, elles prolongent, telle la voix qui s’abîme dans le silence.

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Christian Prigent par Laurent Fourcaut

MARTIAL, DCL épigrammes recyclées par Christian Prigent, Paris, P.O.L, coll. « #formatpoche », 2014, 272 p.

Martial, actif à Rome dans la seconde moitié du premier siècle après J.-C. sous les empereurs Titus et Domitien, contemporain de Juvénal, Quintilien et Pline le Jeune, est l’auteur d’« environ mille cinq cents poèmes, répartis en quinze livres », les douze premiers donnant « des “épigrammes” sans titres » (p. 9). L’épigramme, « genre “mineur” » qu’il revendique, et qu’il « oppose à la “grande” littérature du temps : un maniérisme encombré d’érudition dont il moque les incontinences et les obscurités cuistres » (p. 10). Christian Prigent, un des écrivains majeurs d’aujourd’hui, dont l’œuvre considérable a toujours relevé de la plus intransigeante avant-garde – PLS a publié quelques-uns de ses poèmes dans son n° 3 –, s’est accordé une récréation en traduisant ces six cent cinquante épigrammes de Martial. Récréation qui est aussi recréation, “recyclage” : nous lisons grâce à lui un Martial admirablement énergique, gaillard et rajeuni. De deux façons d’ailleurs, qui se complètent idéalement : car les poèmes sont encadrés par deux textes théoriques, titrés « Grande Brute I » (pp. 7-17) et « Grande Brute II » (pp. 257-264) dans lesquels Prigent, qui est aussi, indissociablement, un analyste hors pair de la chose poétique, s’explique sur son travail, sous forme de questions-réponses (par exemple : « De quoi parlent les épigrammes ? » [p. 11] ; « Pourquoi ne pas avoir tout traduit ? » [p. 259]), renseignant de façon claire, parfaitement documentée, dense et nerveuse, sur l’auteur, ses rapports avec son temps, ses thèmes, sa poétique. Ces deux volets sont une merveille d’intelligence, et leur lecture un régal. Ainsi à la question « Comment tout cela est-il organisé ? », il répond : « La règle est le coq-à-l’âne. La comédie humaine défile. Mais à toute vitesse. Sans liaison narrative (du Pétrone en confetti), ni dramatique (du Plaute sans intrigue). » (p. 12) Et d’insister sur la nature « carnavalesque » des épigrammes, dans le traitement de la mythologie, le mélange des niveaux de langue et « les assonances clinquantes, les hyperboles comiques, les calembours » (p. 13). À l’évidence, le traducteur se sent des affinités avec le poète latin, dont il rend palpable une sorte de modernité, qui tient à une préférence insolente pour le cru et le bas. Il y parvient non pas tant par quelques réjouissants anachronismes (« “Je suis canon, belle à croquer ! ” / (Tu connais la méthode Coué.) » [p. 90]), que par l’accent mis, notamment, sur les aléas de la vie d’écrivain : « Rubrique à part : la vie “littéraire”. Démêlés avec la critique. Ping-pong pénible des échanges de livres. Piques contre les plagiaires, les groupies envahissants, les performeurs pitoyables, les repas gâchés par les récitations de textes, le mauvais goût des lecteurs (ils préfèrent les Anciens à l’invention contemporaine). » (p. 12). Suivez mon regard… Christian Prigent n’a évidemment rien édulcoré de l’obscénité de maints poèmes, qui se décline en « Anecdotes scatologiques. Crudité sexuelle. Trafics prostitutionnels de tous ordres. Adultères, ménages à trois, partouzes. » (pp. 11-12). Et c’est diablement roboratif : « Quand tu dis : “Je viens, vas-y !”, illico / Mon pauvre engin vire au tout ramollo. / Dis plutôt : “Piano ! ”, c’est ça qui m’excite. / Dis-moi : “Ralentis !” si tu viens trop vite. » (p. 26). Il est pleinement conscient des enjeux de ce recyclage contemporain de Martial. Il le dit bien mieux qu’on ne saurait le faire : « […] je saisis, par-delà la longue portée de vingt siècles, la main familière du voyou goguenard et subtil qu’était Martial : salut, camarade ! Et cette poignée de main comprend, au moins dans mon fantasme d’hérédité ravigotée, la troupe de ceux qui, dans le dos de poétiques plus graves, plus exaltées, plus profondes, plus enchanteresses, plus morales, plus ontologiques, plus méditatives (etc.), ont fait entendre une bad poetry atterrée, rigolarde et obscène – quoique, à sa façon, également virtuose et abruptement solidifiée en formes artistiquement durables. […] Traduire Martial, c’est se livrer, sans trop de scrupule savant ni de pudeur historiciste, à quelques exercices (poetry-building, comme on dit body-building) de remise à niveau théorique et pratique dans cette discipline “mineure” du sport poétique. » (pp. 257-258) C’est tenir, intrépidement, les deux bouts de toute ficelle : « Ma reine, si ta main / Caresse mes bouquins, / Aie pitié de mes singeries ! / Même le plus grand, / La gloire du temps, / Qui fait résonner / Le buccin guerrier [Lucain, l’auteur du poème épique La Pharsale], / Il n’a pas rougi / Quand il a écrit / Dans un opuscule : / “Mais que fais-je ici / Si nul ne m’encule ? ” » (pp. 178-179).

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