La France aux quatre vents de Francis Combes par Laurent Fourcaut

FRANCIS COMBES

La France aux quatre vents. Préface de Jean Ristat, Montreuil, Le Temps des Cerises, 2015, 354 p.

 

Un collègue universitaire, excellent connaisseur et analyste de la poésie contemporaine, déplorait récemment que la « poésie communiste » ait disparu. De toute évidence, il n’a pas dû lire Francis Combes. Né en 1953, l’auteur de La France aux quatre vents a occupé plusieurs responsabilités importantes dans le mouvement des jeunes communistes. Il a fait partie du comité de rédaction de la revue Europe puis a été directeur littéraire des éditions Messidor. En 1993, avec d’autres écrivains, il a fondé les éditions Le Temps des Cerises, qui ont publié ce livre. Il a fait paraître une quinzaine de livres de poésie, des anthologies et quelques textes en prose. Il vit à Aubervilliers, dans le 93.

Voici donc un livre de poésie inhabituellement long, avec ses 350 pages. Et clairement construit en dix sections : ces poèmes, qui disent l’attachement profond de l’auteur à son pays, vont de Paris à la banlieue nord en passant par le « Jardin de France », la Bretagne, la Normandie, divers lieux au gré des déplacements (« Au vent des chemins »), le « Cœur de France », l’Est et le Nord, les montagnes et le Midi.

La France aux quatre vents est un livre d’une vraie force, pleinement engagé – il ne cesse d’appeler à la « résistance » contre le règne délétère de l’argent qui a transformé l’Hexagone et le monde en un désespérant marché, et se situe entre deux révolutions, celle, fondatrice, du 14 juillet, et celle qu’il appelle de ses vœux, car elle est à refaire (p. 79, 326) –, extrêmement attachant, un livre nécessaire et réconfortant, qui affirme le rôle irremplaçable de la poésie dans la cité.

Aussi bien – commençons par là – revient-il périodiquement, après Hugo et mettant ses pas dans les siens, sur la fonction du poète. Or si ce dernier est un empêcheur d’asservir en rond, que ce servage moderne soit l’effet de « la lutte des classes » qui ne connaît « pas d’armistice » (p. 60) ou que, plus insidieusement, il recoure à ce nouvel opium du peuple que sont la télévision (p. 168) et le football-spectacle qui y prolifère (p. 306), c’est d’abord qu’il est le héraut intraitable du « désir » – un des maîtres mots de ce livre qui met la vie et le mélange (« Car est vraiment de France ce qui est mélangé ; / est vrai qui est divers et pur qui est mêlé. » [p. 177]) au principe et de sa parole et de sa poétique. Ainsi les poètes, « cédant à l’ancien et très coupable plaisir des vers / battent la campagne / et de ces cartes cent fois, mille fois rebattues / naissent les folles battues du désir / dans le fourré des mots / où la main de l’homme / pour son plus grand plaisir / parfois pose le pied » (p. 86).

Pas question pour Francis Combes de mettre ce drapeau-là dans sa poche : « Le rôle du poème est de briser l’isolement, aller à la rencontre / des autres et fomenter la conjuration des cœurs / dans cette société post-moderne / d’individus atomisés […] / La poésie, cette pratique solitaire, est une ascèse de sociabilité. » (p. 168-169) Et encore : « Les poètes, dit-on, ne sont pas des savants / Mais leur utilité première dans la cité / Est toujours de nommer ce monde où nous vivons / Comme des locataires ignorants des usages / Afin que, mot à mot, nous nous l’appropriions / Et que nous l’habitions, amicaux, familiers / Et un peu moins perdus, au milieu des broussailles / De vie et mort mêlées où nous nous débattons. » (p. 269) À propos des « poètes postmodernes », l’auteur confie : « Leurs vers sans espérance me laissent perplexe… / Du poème j’attends qu’il ait les pieds sur la Terre / et qu’il ouvre une fenêtre sur le ciel et sur la mer. » (298)

C’est donc pour rouvrir, contre tout ce qui vient l’obstruer, un libre accès au monde, au nom du désir tenace qui porte les humains vers lui et les uns vers les autres, que la poésie se livre à son amoureux travail sur les mots : « Le monde qui nous entoure / est un mystère sans épaisseur. / Qu’est-ce que la poésie / si ce n’est / le sentiment de sa présence ? » (« Quelques questions sur la poésie du côté de Barbès » [p. 26]). Et ce monde est le monde-mère : le poète est celui qui « essa[ie] d’accueillir en [lui] / la rumeur maternelle du monde » (p. 316). Il lui voue « comme un culte païen » et constate que, dans la banlieue dévastée, « la terre où nous marchons n’est pas ce corps, ce corps doux et profond où nous enfoncerions à plaisir nos pas / ce corps de femme énorme et doux qui germerait de toutes parts, géographie secrète des naissances » (p. 331 ; voir aussi « le corps maternel de la Terre » [p. 273]).

L’amour qu’il a pour son pays, la France, dans la diversité de ses régions et de ses habitants, aurait bien par conséquent quelque chose de filial ; d’ailleurs, il s’inscrit ouvertement dans une filiation. Depuis l’école et grâce à elle, la France est « comme un livre d’images / dont les scènes se sont gravées dans nos esprits » (p. 171), même si certaines images manquaient : la Commune, la violence infligée aux colonies… Rien de plus inspirant pour Francis Combes que l’histoire de cette nation, avec ses grands moments. Pas seulement la Révolution française mais, en particulier, le Moyen Âge, qui laisse du reste son empreinte sur bien des titres : « La Complainte de Cartouche », « La Ballade des tonneaux vides », « Le Dit de la forêt de Scissey », « Complainte de l’homme triste qui n’aimait pas les Roms », etc., et qui semble pour l’auteur comme le cœur historique de la France, réservoir d’usages forts, d’énergie, de folie vengeresse. L’évocation malicieuse et passionnée de héros populaires ponctue le livre : Jeanne d’Arc, Cartouche, Till l’Espiègle, « Guillaume l’Alouette » (p. 173)…

Mais justement, cet héritage est cruellement mis à mal : « Le socialisme, la classe ouvrière, la France même / tout a changé de visage et ne se reconnaît plus. » (p. 322) Ce n’est pas pour autant qu’on se raccrochera à un passé idéalisé. Aussi bien ce qui fait, par-dessus tout, la force et la beauté de cette poésie, c’est sa détermination à coller à un réel dont le change perpétuel est à la fois la loi et la toute-puissante séduction. Ainsi, dans le magnifique et puissant poème « Ode à la banlieue nord », rejetant les chromos attendrissants de la zone suburbaine (« Ah ! ça suffit toujours dire la banlieue comme un pays passé, toujours geindre, toujours pleurer les dimanches envolés, les guinguettes au bord de l’eau, la nostalgie des cartes postales et les vergers à deux pas de Paris [etc.] » [p. 336]), le poète assume avec lucidité et emportement la banlieue réelle d’aujourd’hui, dans son incessante transformation – car « toute chose est sa métamorphose » (p. 14) : « La banlieue que nous aimons est un monstre ordinaire, une géante dans sa baraque foraine, éléphantesque, difforme, repoussante, belle avec sa figure de bébé prématurément vieilli [etc.] » (p. 336-337). L’ode culmine dans ces vers que n’aurait pas désavoués Verhaeren : « C’est ici le pays maternel de la ville, immense et sans frontière, où tout est changement, où tout est mouvement // Ici est le pays d’une joie nouvelle. » (p. 338)

Donc : « J’entreprends de chanter la France au moment où elle se désagrège […]. » (p. 170) Raison de plus pour dire avec entêtement le sort des laissés pour compte, comme dans « La Ballade de Souleymane, le sans-papiers » (p. 59). Ou dans ces vers : « Mais de quelle générosité fait-il preuve, ce pays / à la poitrine sereine, maternelle et ferme / sculptée dans la pierre de ses monuments, / pour le SDF, l’immigré, le sans-papiers, le jeune des cités, la femme élimée, l’ouvrier éliminé, l’employé ou le cadre endetté, le chômeur de longue durée ? » (p. 167) (voir aussi « Complainte de Noël » [p. 260] ; « Marseille, rose des vents » [p. 303-310]). On pense souvent à Prévert, bien sûr, à l’auteur, notamment, de l’extraordinaire « Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France », en ouverture de Paroles, et des « Enfants d’Aubervilliers ». D’autres poètes, chers à l’auteur, sont mentionnés ici et là : Virgile (p. 269), Mellin de Saint-Gelais (p. 300), Victor Hugo (« Hauteville House (Guernesey) » [p. 156]), Germain Nouveau (p. 311-313), Valéry (p. 290), Apollinaire, Tzara, Supervielle, Senghor (p. 328), Aragon (p. 294, 322) et Éluard (p. 322), Pasolini (p. 322), Jorge Amado (p. 287).

Mais la manière de Francis Combes est bien à lui. Maniant avec aisance (et force apocopes) pentasyllabes (p. 253) et hexasyllabes (p. 108) et plus souvent octosyllabes, décasyllabes et alexandrins (passim), il recourt également volontiers au vers libre, dont le long déroulement, dans tels ou tels textes, d’un prosaïsme inspiré, subtilement rythmé, rappelle certains passages d’Apollinaire : « Je marche jusqu’aux piles immenses du pont qui enjambe l’isthme / (très au-dessus de ma tête j’entends le bourdonnement continu de l’autoroute / comme un reproche ou une menace) / puis après avoir escaladé un monticule, je découvre, au milieu de broussailles, des cadavres de voitures et des lentisques [etc.] » (p. 324). On rencontre, chemin faisant, des rondeaux (p. 70, 95, 191) et quelques sonnets (p. 219, 259, 316). Francis Combes affectionne les tableaux faits d’une succession de scènes (par exemple « Place du Tertre » [p. 29], « Image pieuse pour assiette de faïence » [p. 230] ou « Soir d’été » [p. 300]), ces instantanés saisis sur le motif par un poète « en train de noter sur / [s]on carnet blanc / deux trois mots sur ces clients » (p. 32). Certains textes procèdent avec bonheur d’une fantaisie souriante qui multiplie les chimères délurées (« Dimanche de Pâques » [p. 143]), d’autres d’une poétique du dénombrement des maux et des merveilles (« Nice, ville imaginaire » [p. 318]). Mais là où l’auteur excelle, c’est dans ces longues séquences comme celle du « Naufrage du Kini Karsten » (p. 147-155) pendant un nuit de la Saint-Sylvestre, où la dimension épique atteint à quelque chose de visionnaire et de cosmique, et où les plus belles images se libèrent – par la grâce de ces « liaisons amoureuses que les sons et les signes / nouent entre eux comme le font par leur col les cygnes / sur la moire du langage et les eaux noires des songes / comme lacs emmêlés dans ce lac où je plonge… » (p. 176). Les matelots du bord « qui ont bu pardonnent à la mer / ils sont plus généreux / ils se sentent soudain plus proches de l’univers / Ils sont parents des éléments, proches cousins de ce qui vit […] / Cette nuit, ils ne font qu’un avec le grand corps grinçant de leur cargo / Ils ne font qu’un avec leurs collègues de travail, leurs camarades de chambrée, comme une grappe d’œufs translucides et fragiles, agglutinés dans le ventre du poisson géant […] » (p. 150).

Dans sa préface, Jean Ristat note d’emblée que « le classicisme apparent » de ce livre « étonnera les lecteurs impatients d’y retrouver les signes extérieurs d’une modernité de convention » (p. 5). La modernité de La France aux quatre vents est dans la conjonction, si rare en effet aujourd’hui, du poétique et d’une affirmation de vie, d’une aspiration farouche au bonheur, tout bien pesé. Grâce à Francis Combes et à quelques autres, le bonheur peut être de nouveau une idée neuve en Europe, et partout.

 

 

Laurent Fourcaut

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Les Lèvres et la Soif d’Yves Namur par Joëlle Gardes

YVES NAMUR, Les Lèvres et la Soif,  Castellare di Casinca, Éditions Lettres Vives, 2016, coll. « Terre de Poésie », 96 p.

Ce beau recueil, tout en délicatesse, est sous-titré « Élégies », et si la forme – vers isolés, tercets, et surtout distiques – convient bien au genre, il s’agit en réalité d’élégies à l’envers, pourrait-on dire, car c’est d’amour heureux qu’il s’agit et non de peines de cœur. Les souffrances que peut ressentir le poète surgissent devant l’état du monde et des hommes : il a « tant entendu ou cru entendre / de leurs silences, de leurs larmes / et de leurs solitudes ». Mais l’amour et la poésie qui en naît rachètent la douleur et justifient une vie qui, sans cela, n’aurait été que « simples apparences ». L’amour, c’est un baiser (le mot n’est jamais dit, mais suggéré) qui le symbolise, un baiser de la femme au poète dans la première partie, puis du poète à la femme, la « Merveille », dans la seconde. Ce baiser, dans les deux cas, c’est un oiseau, dont il a la grâce et la légèreté, un oiseau qui n’est peut-être qu’une « fine étincelle qui déchire l’air / ou le poème », en tout cas, un « oiseau de l’âme », selon l’expression de Rilke, cité plusieurs fois, comme Juarroz, Jaccottet, Celan… Sans doute la vie d’avant portait-elle en germe les désirs, les espoirs, la flamme, mais ils étaient enfouis si profondément qu’ils étaient inconnus du poète même.

Les Lèvres et la Soif est un conte de la Belle au bois dormant renversé puisque c’est le poète-prince qu’un baiser arrache à son sommeil. Et voilà que, tout à coup, la lumière illumine le monde, voilà que le « cœur amer et fermé » devient « un cœur ouvert sur le dehors ». Autrefois la soif « ajoutait encore du désert / au désert », les poèmes et les gestes étaient « défaits », maintenant la fontaine coule et la soif est l’autre nom du désir , du « désir d’être, / d’être enfin libéré et ouvert ».

L’écriture d’Yves Namur est simple, comme le sont les choses qu’il évoque, les roses, les fontaines, les abeilles, une sorte de jardin d’agrément, de locus amoenus, mais ce n’est pas pour autant qu’elle n’est pas profonde. Car la célébration de l’amour :

que vienne, ô ma douce attendue,
ce baiser d’oiseau

et cette infime brûlure d’aimer encore

s’accompagne d’une réflexion sur le poème, qui n’est jamais pesante ou didactique. Et ce que dit Yves Namur, c’est que :

un poème ne peut jamais venir
quand rien ne bouge ni ne respire
tout alentour.

La femme est « de la parole flambante, / de la parole vivante, / du poème et aussi de l’effacement de poèmes ». Ainsi le poème et la femme ne font-ils qu’un. Et devant cet éblouissement, ce n’est une joie naïve qui se manifeste, car le chemin de l’amour peut lui aussi être douloureux, mais de la certitude qu’un poème ne peut jaillir que du vol léger de l’oiseau, que d’un éveil au monde et non du repli sur soi.

Joëlle Gardes

 

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PLS au Marché de la Poésie 2016 (8-12 juin)

Du mercredi 8 juin à 14h au dimanche 12 juin à 21h30, Place de la Sorbonne sera présent sur le stand d’Ent’revue au Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice à Paris, la plus grande manifestation de poésie en France.
Vous pourrez vous y procurer la revue : les six numéros parus seront disponibles, en particulier le n° 6, qui vient de paraître aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne.
Chaque numéro coûte 15 euros.
Place de la Sorbonne, en cinq années d’existence, est devenue une des principales revues de poésie.
Revue de création, elle propose des textes de France et du monde entier, sans esprit de chapelle ni exclusive.
Revue d’analyse et de commentaire, elle est un outil indispensable pour lire la poésie contemporaine, qui passe souvent pour difficile d’accès, alors qu’elle est le principal laboratoire des formes littéraires vivantes, en prise sur le réel immédiat.

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Sortie du numéro 6 de PLS le 17 mai 2016 à 19h30

Créée en 2011, Place de la Sorbonne, revue internationale de poésie contemporaine de l’université Paris-Sorbonne, fête la sortie de son sixième numéro. PLS est une revue de création, ouverte à tous les courants, à toutes les esthétiques, tant à l’étranger qu’en France : 96 poètes publiés dans « Poésie contemporaine de langue française », 32 dans « Langues du monde ». Elle est aussi un instrument de commentaire et d’analyse de la poésie vivante, qui passe souvent pour difficile d’accès. Plusieurs rubriques contribuent à composer cet instrument : « L’Invité », « L’Entretien », « Contrepoints » (qui accueille un(e) plasticien(ne)), « Vis-à-vis », « Échos ». De nombreux et substantiels comptes rendus complètent cet éclairage sur la production poétique d’aujourd’hui, extrêmement riche et diverse.

PLS est désormais édité par les Presses Universitaires de Paris-Sorbonne.

Des poètes figurant au sommaire du numéro 6 de PLS liront leurs textes :
William Cliff, prix Goncourt de poésie 2015
Emmanuelle Sordet
Marc Durain
Juliette Perrin-Chevreul
Ariel Spiegler
Andreas Unterweger, poète autrichien
Arnaldo Calveyra, poète argentin disparu en 2015 (textes originaux lus par Christophe Barnabé, en traduction par Guillaume Métayer)
James Sacré
Jacques Demarcq

Improvisations au piano de Karol Beffa Victoire de la musique classique 2013

A l’issue de la rencontre, les poètes dédicaceront leurs ouvrages pendant un cocktail.

Entrée 5 €. Passage Molière, 157, rue Saint-Martin 75003 Paris, www.maisondelapoesieparis.com
Réservation : http://www.maisondelapoesieparis.com/events/revue-place-de-la-sorbonne-n6/

Soirée organisée par l’association Place de la Sorbonne avec le soutien du Service culturel de Paris-Sorbonne, Sorbonne Universités, l’ESPE de Paris, la Maison de la Poésie et le Forum culturel autrichien à Paris.

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