Sylvie Durbec par Joëlle Gardes

Sylvie Durbec, Maisons perdues, La huppe de Virginia précédée de La voix des hommes / La voix des femmes, suivies de Voix suisses, Encres de Claire Cuénot, éditions Jacques Brémond, 108 pages.

En dépit de son titre principal, La huppe de Virginia présente une profonde unité thématique autour de la voix, sujet explicite des deux autres parties. Elle contraste avec la diversité formelle, puisque les trois sections présentent des poèmes en vers libres, justifiés à droite ou à gauche, courts ou plus étirés, regroupés en sorte de strophes, ou à la suite les uns des autres, des blocs de prose… Une constante, l’absence de ponctuation, en dehors des points d’interrogation (« qu’en est-il du problème de la ponctuation / quand la porte de la chambre grince si fort ? »). Des mots et des phrases en gras rythment l’ensemble, plus rarement en italique (on ne voit d’ailleurs pas toujours la raison d’être de ces recherches typographiques, seule réserve que l’on peut faire devant ce très beau livre). L’unité est assurée par un mélange d’observations familières, le « ciment à la brouette », les feuilles de thé, les « pêches en été » qui voisinent avec des références littéraires (Pessoa, Celan, Leopardi, James Sacré…) et surtout une même évocation, celle des voix, de la voix. Si la huppe de Virginia (l’attention portée par l’auteur aux oiseaux est clairement affichée) est à la fois la huppe de la petite Virginia, qui pose tant de questions sur la mort, et s’invente même une grande sœur morte, et l’oiseau huppe de Virginie, elle est surtout prétexte à évoquer elle aussi la voix, la voix de la mère, ou la  phrase à écrire… Saisir les voix, fugaces, murmurantes, comme celles des fontaines, et les traduire. Les voix de femmes et les voix des hommes sont semblables et différentes : il y a des hommes et des femmes, mais il y a « aussi la voix / des enfants derrière la porte / dont on ne sait dire si fille ou garçon ». Cette voix est celle de la mère et aussi du père italien, dont Marseille, éclats et quartiers parlait plus longuement, c’est celle de tous les disparus dont on est habité, traversé : les autoportraits « en voix de fille », « en aboiement de chien », ou « en muette » disent cette impossibilité à dire, à saisir cette voix qui ne peut que « s’essai[er] », que « s’efforce[r] »,  sans certitude : « je ne sais pas – je / moi / ça ne sait pas dire je / ce qui avance là – entre gorge et larynx ». Tout est « emporté par le temps », et le recueil baigne dans la nostalgie, surtout celle de « sa langue », qu’éclaire la douceur du paysage, des collines, des sources, du souvenir de l’enfance, sans qu’elle ne devienne jamais pathos ou déferlement du désespoir. C’est que, plus fort que tout, est le « désir de voix blonde », qui reste avec le « chant ». Si les mains ne retiennent rien, la voix aimée, les voix aimées peuvent surgir dans le silence, et il suffit de bien poursuivre notre « travail » pour que les petits dieux auxquels s’adresse Virginia soient à nos côtés. De tous ces textes, se dégage une force d’autant plus chargée d’émotion qu’elle est tout en retenue, toujours accrochée au quotidien, au monde des choses et des êtres.

Les encres de Claire Cuénot qui scandent les différentes parties du livre sont les fantômes des disparus, des présences flottantes qui se teintent de noir au fur et à mesure que le poids de la mort se fait plus sensible, des silhouettes flottantes et indécises comme les nuages ou comme le « continent aveugle » dont parle le dernier poème du recueil. Elles n’illustrent pas, elles prolongent, telle la voix qui s’abîme dans le silence.

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Christian Prigent par Laurent Fourcaut

MARTIAL, DCL épigrammes recyclées par Christian Prigent, Paris, P.O.L, coll. « #formatpoche », 2014, 272 p.

Martial, actif à Rome dans la seconde moitié du premier siècle après J.-C. sous les empereurs Titus et Domitien, contemporain de Juvénal, Quintilien et Pline le Jeune, est l’auteur d’« environ mille cinq cents poèmes, répartis en quinze livres », les douze premiers donnant « des “épigrammes” sans titres » (p. 9). L’épigramme, « genre “mineur” » qu’il revendique, et qu’il « oppose à la “grande” littérature du temps : un maniérisme encombré d’érudition dont il moque les incontinences et les obscurités cuistres » (p. 10). Christian Prigent, un des écrivains majeurs d’aujourd’hui, dont l’œuvre considérable a toujours relevé de la plus intransigeante avant-garde – PLS a publié quelques-uns de ses poèmes dans son n° 3 –, s’est accordé une récréation en traduisant ces six cent cinquante épigrammes de Martial. Récréation qui est aussi recréation, “recyclage” : nous lisons grâce à lui un Martial admirablement énergique, gaillard et rajeuni. De deux façons d’ailleurs, qui se complètent idéalement : car les poèmes sont encadrés par deux textes théoriques, titrés « Grande Brute I » (pp. 7-17) et « Grande Brute II » (pp. 257-264) dans lesquels Prigent, qui est aussi, indissociablement, un analyste hors pair de la chose poétique, s’explique sur son travail, sous forme de questions-réponses (par exemple : « De quoi parlent les épigrammes ? » [p. 11] ; « Pourquoi ne pas avoir tout traduit ? » [p. 259]), renseignant de façon claire, parfaitement documentée, dense et nerveuse, sur l’auteur, ses rapports avec son temps, ses thèmes, sa poétique. Ces deux volets sont une merveille d’intelligence, et leur lecture un régal. Ainsi à la question « Comment tout cela est-il organisé ? », il répond : « La règle est le coq-à-l’âne. La comédie humaine défile. Mais à toute vitesse. Sans liaison narrative (du Pétrone en confetti), ni dramatique (du Plaute sans intrigue). » (p. 12) Et d’insister sur la nature « carnavalesque » des épigrammes, dans le traitement de la mythologie, le mélange des niveaux de langue et « les assonances clinquantes, les hyperboles comiques, les calembours » (p. 13). À l’évidence, le traducteur se sent des affinités avec le poète latin, dont il rend palpable une sorte de modernité, qui tient à une préférence insolente pour le cru et le bas. Il y parvient non pas tant par quelques réjouissants anachronismes (« “Je suis canon, belle à croquer ! ” / (Tu connais la méthode Coué.) » [p. 90]), que par l’accent mis, notamment, sur les aléas de la vie d’écrivain : « Rubrique à part : la vie “littéraire”. Démêlés avec la critique. Ping-pong pénible des échanges de livres. Piques contre les plagiaires, les groupies envahissants, les performeurs pitoyables, les repas gâchés par les récitations de textes, le mauvais goût des lecteurs (ils préfèrent les Anciens à l’invention contemporaine). » (p. 12). Suivez mon regard… Christian Prigent n’a évidemment rien édulcoré de l’obscénité de maints poèmes, qui se décline en « Anecdotes scatologiques. Crudité sexuelle. Trafics prostitutionnels de tous ordres. Adultères, ménages à trois, partouzes. » (pp. 11-12). Et c’est diablement roboratif : « Quand tu dis : “Je viens, vas-y !”, illico / Mon pauvre engin vire au tout ramollo. / Dis plutôt : “Piano ! ”, c’est ça qui m’excite. / Dis-moi : “Ralentis !” si tu viens trop vite. » (p. 26). Il est pleinement conscient des enjeux de ce recyclage contemporain de Martial. Il le dit bien mieux qu’on ne saurait le faire : « […] je saisis, par-delà la longue portée de vingt siècles, la main familière du voyou goguenard et subtil qu’était Martial : salut, camarade ! Et cette poignée de main comprend, au moins dans mon fantasme d’hérédité ravigotée, la troupe de ceux qui, dans le dos de poétiques plus graves, plus exaltées, plus profondes, plus enchanteresses, plus morales, plus ontologiques, plus méditatives (etc.), ont fait entendre une bad poetry atterrée, rigolarde et obscène – quoique, à sa façon, également virtuose et abruptement solidifiée en formes artistiquement durables. […] Traduire Martial, c’est se livrer, sans trop de scrupule savant ni de pudeur historiciste, à quelques exercices (poetry-building, comme on dit body-building) de remise à niveau théorique et pratique dans cette discipline “mineure” du sport poétique. » (pp. 257-258) C’est tenir, intrépidement, les deux bouts de toute ficelle : « Ma reine, si ta main / Caresse mes bouquins, / Aie pitié de mes singeries ! / Même le plus grand, / La gloire du temps, / Qui fait résonner / Le buccin guerrier [Lucain, l’auteur du poème épique La Pharsale], / Il n’a pas rougi / Quand il a écrit / Dans un opuscule : / “Mais que fais-je ici / Si nul ne m’encule ? ” » (pp. 178-179).

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PLS au Salon de la Revue du 10 au 12 octobre 2014

Carte-2014-BD-210x300Venez retrouver tous les membres du Comité éditorial, et dialoguer avec eux autour de la revue Place de la Sorbonne. Les quatre numéros seront en vente, histoire pour certains de commencer une collection !

Salon organisé par Ent’Revues, le site des revues culturelles.

Espace d’animation des Blancs Manteaux
48, rue Vieille-du-Temple
75004 Paris

Vendredi à partir de 18h : rencontres professionnelles
Samedi de 10h à 20h
Dimanche de 10h à 19h30

Entrée libre
Renseignements : http://www.entrevues.org/

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Pastiches de Typhaine Garnier

Publiée dans PLS n°4, Typhaine Garnier propose des pastiches de poèmes célèbres.

Ecoutez son pastiche du Dormeur du val en suivant ci-dessous le texte de Rimbaud : Professeur Duval

Le Dormeur du val
 

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
 

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
 

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.
 

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
 

Arthur Rimbaud

 

Ecoutez son pastiche de Brise marine en suivant ci-dessous le texte de Mallarmé : Bibi jardine

Brise marine
 

La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. 
Fuir! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres 
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux ! 
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux 
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe 
O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe 
Sur le vide papier que la blancheur défend 
Et ni la jeune femme allaitant son enfant. 
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, 
Lève l'ancre pour une exotique nature ! 
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, 
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs ! 
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages 
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages 
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… 
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !
 

Stéphane Mallarmé

 

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Laurent Fourcaut à propos du dernier recueil de Guillaume Decourt

GUILLAUME DECOURT, Diplomatiques, Moulin de Quilio, 56310 Guern, Passages d’encres, « Trait court », 2014, 30 p.

 

Dans son n° 2, PLS avait publié des poèmes en prose de Guillaume Decourt, pianiste classique né en 1985, auteur déjà de trois livres de poésie. Diplomatiques est un texte bref mais dense, qui fait le choix, non sans humour froid, de formes traditionnelles (sonnets d’alexandrins, dizains de décasyllabes, rondels, triolets, rondeau, pantoum, et deux quatrains en contrerimes). Or c’est, rapide, entrelaçant librement époques et lieux, une autobiographie en vers, à l’instar du Chêne et chien de Queneau[1] ou de l’Autobiographie de William Cliff. Le jeune auteur narre ses apprentissages de pianiste, dans divers pays : Israël, Allemagne, Belgique, au gré des affectations d’un père diplomate, puis monts du Forez, « [à] la retraite postdiplomatique » (p. 12), où une petite amie rustique l’initie cette fois à la pêche à la truite et à la saveur âcre des amours couchées dans le foin des écuries. Or ce « petit bourgeois » (p. 12) élevé dans le milieu gourmé des ambassades à particules, entre peinture maternelle sur porcelaine et impeccable baisemain, reste un enfant « au regard de faune » (p. 23), devient un jeune homme en rupture de ban, se revendiquant « [f]ruste », enfin un « petit pianiste désar- / Genté » (p. 19). C’est qu’au long de son périple initiatique, il aura éprouvé une préférence pour autre chose : pour la marge et le bas. Il semble en effet avoir plus appris auprès d’une « gouvernante philippine » (p. 21), d’une « nourrice palestinienne » (p. 24), d’un boutiquier roi des échecs (p. 25) et surtout de l’« amie du hameau » (p. 16 et passim) dont la superbe évocation dionysiaque clôt le livre : « Truite à terre elle dansait avec une joie / À démolir le monde entier à faire fuir / Un homme heureux à rendre le bonheur bien bas // À faire sembler l’espérance malhonnête » (p. 26).

Grandi en Israël mais « enfant non circoncis » (p. 24), tout se passe comme s’il avait échappé à la castration symbolique qui vient courber chacun sous la Loi. Sauf les artistes qui, la Loi étant inscrite dans un langage, se définissent par ceci qu’ils prennent ce langage, et les formes en général, à rebrousse-poil, « [à] contresens » (p. 19), acharnés qu’ils sont, comme disait Rimbaud, à « [t]rouver une langue » au plus près de « l’informe »[2]. Certes, la castration demeure inexorable, mais eux entreprennent d’en négocier l’effectuation dans l’œuvre, à blanc, part du feu et sacrifice propitiatoire. C’est ici le rôle dévolu à la merveilleuse sauvageonne, experte dans l’art de « pêcher la truite / À la main », c’est-à-dire de zigouiller le poisson phallique : « […] elle glissait sa main sous un rocher / Elle avait l’art de bien caresser le poisson / Avec patience avant de lui déchirer les / Ouïes majeur et pouce en guise d’hameçons » (p. 26). On peut alors considérer que le choix de ces formes classiques constitue à la fois un mime – à valeur d’exorcisme, sans doute – du « rituel diploma- / Tique » (p. 19), une concession, toute diplomatique, faite à ces formes « légales », sinon même un refuge dans leur abri, et une contestation de ces mêmes formes par la dérision – par la tension que ces textes ménagent entre respect, d’ailleurs bancal, de la forme et trivialité du propos ou plutôt de la matière. Ce qui revient à se plier à la Loi, mais pour la saper de l’intérieur.

LAURENT FOURCAUT

 


[1] Ce « roman en vers », Queneau l’avait écrit pour répondre à la demande de son psychanalyste, qui l’invitait à écrire le récit de sa vie. C’est un peu ce que fait Guillaume Decourt avec ce livre, sua sponte.

 

[2] Arthur RIMBAUD, Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871, in Rimbaud, Œuvres complètes, éd. de Jean-Luc Steinmetz, Paris, Flammarion, « GF Flammarion », 2010, p. 99.

 

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Sonnet de Guillaume Métayer à propos du recueil de Guillaume Decourt

Diplomatiques

Tel le clavecin bien tempéré à la Glenn

Gould (au risque de le vexer ?) Guillaume De-

Court sous ses doigts fait apparaître les Solène

Que bouscule un rythme à la Brahms, un trois pour deux.
 

Il fait tinter, jamais casser, ces porcelaines,

Abdallah sage parmi les Madames de,

Mais les potiches sont par la retenue saine

Plus secouées que par quelque esclandre hasardeux.
 

Tout se marche un peu sur les pieds, une cohue

Vers un buffet embarque rythme et vers et son-

Net, et dans le lointain frou-frou de ce tohu-

Bohu les mots de tous font la voix de personne.
 

Puis dans un vers sans voix une gorge se noue

Des colères rentrées dans ce petit bijou.

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Laurent Fourcaut à propos du dernier recueil de Lionel Jung-Allégret

LIONEL JUNG-ALLÉGRET, Un instant appuyé contre le vent. Encres de Jean Anguera, Neuilly, Al Manar-Alain Gorius, 2014, 72 p.

Lionel Jung-Allégret fait paraître Un instant appuyé contre le vent, troisième volet d’un triptyque commencé avec Écorces (2012) et continué avec Parallaxes (2013). Place de la Sorbonne avait donné des textes de l’auteur dans son n° 3. Ce nouveau livre, où alternent souplement vers libres et “versets”, est véritablement, ainsi que le signale l’indication générique, un « Poème » dont l’homogénéité saute aux yeux. Le tout premier vers, « Entends-tu le chant du monde ? » (p. 9), donne le la : il sera question de la relation entre l’homme, l’homme nu et solitaire, et « le monde » (pp. 9, 54, 55), sous les espèces proprement cosmiques de la mer, du soleil, de la terre, du ciel, de la nuit, du feu, des étoiles, et de ce vent qui semble les résumer tous puisqu’il serait, émanation dynamique de ces éléments, expression muette du réel mouvant, ce qui viendrait caresser ou fouetter qui est voué à vivre parmi « l’incompréhensible justesse des choses » (p. 66). Ce « chant du monde » liminaire fait penser à Giono, poète tragique de l’impossible « mélange de l’homme et du monde » (Préface des Vraies Richesses), mais la solennité hiératique et vibrante de bien des vers sonne comme un écho de Saint-John Perse : « Je parle […] de la Terre vaste d’espaces et de galops sous les vides qui la ceignent. » (p. 26). Surtout, cette aventure fiévreuse et extasiée au sein de l’élémentaire, avec ses « Je sais », « J’ai écouté », « J’ai aimé », en rappelle une autre, celle du « Bateau ivre » rimbaldien : « Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes […] ». Cependant, l’étrangeté magique de bien des images n’est qu’à l’auteur, par exemple : « Je regarde […] [d]es fourmis suffocantes entrer dans l’ombre des miroirs. » (p. 35).

La mort, souvent évoquée, serait ce dépli moyennant quoi l’individu fait retour dans l’indifférencié, ou encore dans « cette blancheur, hors de nous, // à jamais inscrite » (p. 23). D'ailleurs la mort implique naissance et renaissance, et vice-versa : « À chaque naissance, / ce foudroiement. » (p. 23). Car l'être humain est un espace, et un temps (« Le corps / pour seule demeure. » [p. 15]), que traverse, habite et finalement déserte le flux impersonnel du monde : « Vois dans le corps cette éternité inaccessible // qui te traverse comme une lance, comme la musique d'un secret gravé en chaque atome de ce qui vit. » (p. 21). Ou encore : « Ce feu étrange, au fond des chairs, où rougeoie une éternité qui nous dresse // et nous échappe. » (p. 28). Vie et mort sont ainsi le rythme binaire des « battements de ce qui vit » (p. 55). Homme, l'hôte éphémère des flux : « L'homme ainsi se lève // jour après jour, en cette infusion insaisissable du monde, / qui habite en lui // et partout l'efface. » (p. 57).

Or ce battement pulsatile de l'être et du rien (rien : rem, la chose), de la présence et de l'absence, c'est aussi, puisqu'il y a poème, celui du noir et du blanc, des mots et du vide de la page, lequel vide vaut alors pour l'indifférenciation cosmique. L'écriture rejoue donc sur nouveaux frais, dans son champ propre, le drame de l'existence, entre naissance, affirmation et effacement. L'auteur use, pour la représenter en abyme, de la métaphore de la route ou du chemin : former des mots noirs sur le papier blanc, c'est « avancer » (pp. 14, 16, 25, 44), « marcher » (pp. 48, 59), tracer son chemin, faire route sur une terre de substitution, pareil alors à « un feu que la blancheur avale » (p. 22) : « Sur la route où je marche, jamais on ne sait quand vient la corde de l'aube. » (p. 34). « Il n'y a que la route hâtive qui s'avance, que le sol profond où s'enfonce le corps // d'où jamais ne revient le même corps. » (p. 46). Ainsi écrire, c'est s'offrir au vertige du rien, jouir à blanc d'une mort et d'une renaissance initiatiques. Le monde, berceau et tombeau, est en deçà du langage. Il se déploie dans le « silence » (pp. 11, 19, 31, 40, 49, 53, 63) ; il est « ce qui se tait » (p. 14). Le travail du poète est toujours de faire entrer un peu de corps dans les mots ; dans le symbolique, quelque chose du réel perdu. Mais pour y atteindre, il faut que la parole, qui est donc de trop, se raréfie, fuie les sentiers battus de l'outrecuidante grandiloquence, se donne le vertige de la « disparition élocutoire » (Mallarmé). Dès lors la parole poétique tend vers cet idéal impossible, devenir silencieuse : « Être silence dans le silence. » (p. 63). Les mots voudraient pouvoir, choses, se fondre dans les choses : « Je veux écrire le mot terre dans la terre […]. » (p. 62). Le poème devrait être semblable au « vent qui mugit // sans autre trace que le vent » (p. 51). L'auteur en est conscient et le dit très bien : « Je sais cela quand je l'écris avec une parole brûlée, agrandie jusques au blanc. // Et quand j'écris grand. Quand j'écris blanc. » (p. 24). Tel est aussi bien son programme – son art poétique : « Avancer // lèvres ouvertes / à même les lèvres de la terre. » (p. 14). Celui aussi qu'il propose à toute existence : « Et s'offrir. // Écorché et muet. // Dans la vacance embrasée du monde. » (p. 17). Tel est en somme le livre que nous tend Lionel Jung-Allégret : Un instant appuyé contre le vent, c'est-à-dire un pli, somme des mille plis que forment les lignes noires de son texte, pli fragile, presque déjà défait, copié du vent, promis au vent.

LAURENT FOURCAUT

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Soirée de lancement de PLS 4 le 7 avril

 

Affiche-web
Lundi 7 avril, 19h30, Amphithéâtre Richelieu
Soirée de lancement du quatrième numéro de Place de la Sorbonne
avec lectures et rencontres, en présence de plusieurs des poètes publiés dans ce numéro

Lecture de et par : Yves Boudier, Mathieu BrosseauMax de CarvalhoTyphaine GarnierMarina GrigoropoulouJean-Yves Masson, Alena Meas, Rosanna Puyol

 

Place de la Sorbonne est éditée par les Éditions du Relief et distribuée par Vilo. On peut l’acheter dans toutes les librairies au prix de 15 € TTC.

Lieu : Amphithéâtre Richelieu (entrée par le 17 rue de la Sorbonne)

Entrée libre sur réservation obligatoire à : agenda-culturel@paris-sorbonne.fr / 01 40 46 33 72

Yves-Boudier-005Yves Boudier, né en 1951, est poète et critique. Il collabore à plusieurs revues et est président de la Maison des Écrivains et de la Littérature. Il est l’auteur de plusieurs livres de poésie. Le dernier : Consolatio, postface de Martin Rueff, a paru aux éditions Argol en 2012.

 

 

 

w_Mathieu-BrosseauMathieu Brosseau est né le 23 décembre 1977 à Lannion. Il est aujourd’hui bibliothécaire à Paris où il s’occupe du fonds poésie et écritures contemporaines. 

Il a publié dans les revues : Action Restreinte, L’Étrangère, Ouste, Libr_critique, Remue.net, Dock(s), Boudoir & autres, Marelle (revue littéraire) et d’Ici-là, Sitaudis, Owerwriting, Fusées, Ce qui secret, La vie manifeste, etc. Il anime la revue en ligne Plexus-S depuis 2006. Son dernier livre "Ici dans ça" a été publié au Castor Astral (2013).​ Voir son site http://www.mathieubrosseau.com/
Les poèmes de Mathieu Brosseau seront lus par Patrice Cazelles.

 

Max de Carvalho est né 1961 à Rio de Janeiro et vit en France depuis 1970. Il est l’auteur de plusieurs livres de poèmes (Enquête sur les domaines mouvants, Arfuyen, 2007) et de la monumentale Poésie du Brésil, Anthologie bilingue du XVIe au XXe siècle (éd. Chandeigne, 2012). Il a fondé et dirige la revue La Treizième. Il est traducteur, notamment de la sélection de poèmes de Ferreira Gullar figurant dans le PLS 4.

T.GarnierTyphaine Garnier, née en 1989, vit et travaille à Rennes. Elle a rédigé un mémoire de master consacré à l’œuvre romanesque de Christian Prigent. Elle a contribué sur Libr-critique au dossier « Christian Prigent, les aventures d’une écriture »  (2013). Elle chronique à l’occasion pour le site Sitaudis.

 

 

 

GrigoropoulouMarina Grigoropoulou est née à Athènes en 1980. Elle est Docteur ès lettres de Paris- Sorbonne avec une thèse sur Nikos Kazantzaki. Elle a publié le recueil de poèmes Notre jeu (Athènes, Paraskinio, 2007), dont sont tirés les textes publié dans Place de la Sorbonne, traduits par Sofia Chatzipetrou.

 

 

 

Jean-Yves 8_editedJean-Yves Masson, né en 1962, est écrivain, traducteur et critique littéraire. Il enseigne la littérature comparée à Paris-Sorbonne. On lui doit une trentaine de traductions de l’allemand, de l’anglais et de l’italien, surtout dans les domaines de la poésie et du théâtre. Outre un essai sur Hugo von Hofmannsthal, il a publié plusieurs livres de poésie, et vient de faire paraître un roman chez Verdier, L’incendie du théâtre de Weimar.
 

 

 

 AlenaAlena Meas, née en 1976 à Prague, est une jeune poète franco-tchèque qui écrit en français. En 2012, est paru en version bilingue son recueil Piliers, premier ouvrage coédité par les Éditions « À verse » et « Literarni salon ».

 

 

 

Rosanna Puyol, née en 1991, écrit de la poésie, mais utilise aussi le scénario et la vidéo. À côté de l'écrit, elle travaille avec des artistes à l'organisation d'expositions, avec des acteurs et auteurs à des lectures, et avec des amis à la vie de la revue sociale, politique et créative Revers.

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Laurent Fourcaut à propos de deux recueils de Jacques Moulin

JACQUES MOULIN, Entre les arbres, Chavannes-près-Renens (Suisse), Éditions Empreintes, 2012, 91 p. ; À vol d’oiseaux, dessins d’Ann Loubert, Strasbourg, Éditions l’Atelier contemporain, 2013, 88 p.

Jacques Moulin, né en 1949, dont Place de la Sorbonne avait publié des textes dans son n° 2, a fait paraître récemment, coup sur coup, deux livres de poèmes. Lire Entre les arbres, c’est reprendre avec joie conscience que l’objectif de la poésie, ou même sa raison d’être, c’est de reconquérir le réel en lessivant la langue, en la nettoyant de l’aliénation des formes d’une perception domestiquée et donc d’une pensée préfabriquée, galvaudée, formes qui font écran et nous dépossèdent de toute intimité avec la singularité sans nom des choses. Ainsi Jacques Moulin s’efforce-t-il d’abord de capter quelque chose de l’arbre – peuplier, hêtre, mélèze – dans une parole remaniée, reprise en toucher de main, où la découpe tactile du rythme et l’ébranlement de la syntaxe jouent un rôle majeur : « Mon mélèze a de petits toupets / qui s’épointent / à peine / son rameau file flèche badine » (p. 70). L’écueil à éviter est cette tendance du langage à nommer, découper, classer, à mettre son ordre dans le suave chaos du monde : « On forme des reliefs on ferme des niches on stocke des pas on fabrique du troupeau. […] Quand passent quelques signes on n’y voit que du feu des territoires d’incendies. On parie sur la brèche à reprendre. On se cimente l’œil. » (p. 25). Et l’on multiplie « murs bornes normes » (id.). Le poète constate donc pour s’en désoler sa tendance à compartimenter le flux continu du réel : « Tu rêves de fissures et de ciseaux / d’allées fendues jusqu’à l’écart // Tu veux tout détisser / tu divises des cimes dévêts jusqu’au jour » (p. 47). Alors qu’il faudrait « [f]aire face / courir le risque / du dehors / entrer en texture / de toutes [s]es mains » (p. 37). Le choix est entre se calfeutrer dans les contours rassurants de la figure humaine et s’ouvrir à l’illimité, au mouvant, à l’informe : « Se cantonner ou se damner. » (p. 22). Ainsi la poésie de Jacques Moulin, comme une bonne partie de la poésie contemporaine, se constitue-t-elle de s’interroger sur ses enjeux, ses pouvoirs, ses limites, jusqu’à se faire naturellement art poétique, comme dans le texte de la page 23 dont voici les premiers mots : « Au commencement il y a aussi le dit des choses les choses dites pour qu’on les remarque. » L’arbre évidemment montre l’exemple, la voie de la grande lessive poétique : « Tout peuplier / décrasse l’œil » (p. 17). Et parce que lui baigne dans le tacite berceau des choses, il a pouvoir de guérison, puisqu’en dernière analyse nous souffrons d’en être exilés, nous, par la coupure du symbolique : « peuplier / baumier / thérapeutique des campagnes / marcotté bouturé / nos plaies cicatrisées » (pp. 9-10, souligné par l’auteur) ; « L’odeur de résine pourtant / recolle les lambeaux / de mon cerveau / rouillé » (p. 78). Or la leçon est générale et s’étend à la ville. Si « [l]a façade ne chôme pas qui veut poser encore une raison construite » (p. 40), un « déluge » régénérateur – la poussée incoercible des forces vitales – fait que « [l]a cité lacustre reprend ses droits » (p. 43). Poésie, en somme : faire vivre et croître des racines dans le terreau convenablement travaillé de la langue pour y acclimater les arbres, restituer derrière toutes « façades […] le bouillonnement de roches en fusion et la poussée tectonique des cluses » (p. 42).

Quel charme, cet À vol d’oiseaux, avec ses quatre sections, comme les points cardinaux de ce manège que serait le simple éden aviaire : « Cartographie d’oiseaux », « Martinets », « Pies », « L’est où l’héron ». Quelles délicieuses, fraîches, naïves, subtiles, espiègles ritournelles ! C’est le mot, car c’est bien de retours qu’il s’agit d’un bout à l’autre de ce carrousel des oiseaux. Ils scandent le retour des saisons : « Les oiseaux de passage espacent l’habitude / on dit d’eux qu’ils font cycle » (p. 15). « Les martinets sont de retour / J’entends leurs cris au fond d’avril » (p. 48). Leurs mœurs mêmes épousent la boucle : « Après avoir hanté les champs / L’oiseau s’en retourne à la ville » (p. 19). Leur vol aussi bien est foncièrement circulaire. La buse « tourne ses spires » (p. 25). Tel vers-refrain mime en sa rengaine le « Long tournoiement de la corneille » (p. 36). Le martinet « prend son temps / de courbure » (p. 48). Et le « héron tourne en rond / autour du poisson » (p. 70). Or cette affinité profonde des oiseaux avec rythmes et cycles cosmiques vaut invitation à ce que nous nous y conformions à notre tour : « L’oiseau remet nos os / en place // Étirement dans l’étendue » (p. 16). Ils seraient comme la manifestation visible, l’incarnation légère des « flux » tous azimuts qui irriguent le réel et nous traversent donc aussi : « Cartographie d’oiseaux / sous membrane du ciel / à la lèvre des terres // Circulation des flux / jusques en nos dedans » (p. 18). Or nous sommes êtres de langage. Pour se rebrancher sur ces flux, pour mieux les mettre en œuvre, le poète se donne donc à tâche d’en innerver ses textes, de les y courber. De là la forme dominante de ce livre : à côté de poèmes très brefs, intenses arrêts sur image qui saisissent la grâce de l’instant (« Le rouge-gorge / sur l’arbre / argile rouge // En attente de comète » [p. 28]), de quelques poèmes en prose (pp. 26-27, 65, 66), de textes plus longs (pp. 17-18, 47, etc.), le rondel impose son entêtant tourniquet. Forme fixe dont l’origine remonte au XIVe siècle, il a été illustré, entre autres, par Mallarmé et Corbière. Le rondel, construit sur deux rimes, compte deux quatrains et un quintil. Son refrain, constitué des deux premiers vers, qu’on retrouve à la fin de la deuxième strophe, puis du seul premier vers, à la fin de la troisième, incorpore au tissu du texte la valse universelle, l’absence de ponctuation facilitant le mouvement. Aussi bien cette conversion désirée du poème en oiseau se thématise-t-elle : « Ce rondel / Nous redit / Son envie / D’être une aile / D’hirondelle » (p. 51). Même si, comme chez un James Sacré, le poème s’inquiète de n’y atteindre qu’imparfaitement : « Le poème chantourne. Dit-il au bout du compte ce que la buse enferme dans son manège ? Le poème toujours bute sur son froissement d’aile – caresse du rêve. » (p. 26). Échange de propriétés, l’oiseau se fait scripteur, pour mieux rédimer l’écrivain en naturalisant l’écriture, s’il se pouvait : « L’oiseau est pneumatique et écrit chaque jour ses messages de fiente aux paraphes des vents. » (p. 11) « Martinet / ponctuation dérangée / sous le ciel d’été » (p. 47). Cependant, au bout du compte, le poète oscille entre espoir fou de faire taire son texte, toujours finalement de trop dans le « monde muet » qui est « notre seule patrie » (Ponge), et conscience désabusée que « le mot est le meurtre de la chose » (Lacan), ainsi que le dit exemplairement le poème en prose qui confronte « le tube du correcteur » (p. 66), qu’on appelle justement le « blanc », et la pie, que son noir et blanc semble destiner à passer dans le monde du texte : « Le correcteur dépose son blanc avec jacasserie. Efface le monde qui s’écrit. Corrige l’espace. La pie passe blanche et noire. On retend le mot de pie dessus la page. On éteint son bruit. »

LAURENT FOURCAUT

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Deux poèmes de Léa Deschepper

 

Maman

Je suis un peu morte
Maman

J'ai même pas pleuré

Maman

J'ai dit « c'est fini »

Maman

Et j'ai arraché les jours cousus à ma robe

Et j'ai craché les fils au pied du lit

Je me suis dénudée jusqu'au cœur
Maman

Pour fouiller jusqu'à la beauté

 

 

Nue

Je suis nue.

Mes mains trempées dans la peinture, posées sur tes genoux.

On joue.

Je suis nue.

J'ai dans le dos un sac,

Deux lanières de chiffon pour cette vie de papier.
Deux trois livres,
Des mots.
On ne sait jamais.

Si la voiture déboule…

Je suis nue.

Crue.

Éblouie par les phares,

Transpercée par la lumière,
Je m'enfuis.
Et je cours.

Nue.

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